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» – Ô mon Dieu! soyez béni, m’écriai-je en joignant les mains. Oh! quand verrai-je le comte pour me jeter à ses genoux, pour le remercier?

» – Oui; mais, avec tout cela, vous voilà sans fortune et sans avenir.

» – Il y a longtemps que j’avais pressenti cette situation, madame, répondis-je avec un soupir.

» – Oui, mais vous avez oublié qu’elle vous menaçait depuis que vous êtes sortie de Saint-Denis? Soyez sincère.

» – Hélas! c’est la vérité, madame; dans mon ignorance des choses de la vie, ma pensée ne s’est jamais fixée sur des besoins que le comte ne me laissait pas prévoir.

» – Je le conçois, il est si bon; mais il y a des cas où la bonté est un tort, un très-grand tort. La bonté doit être intelligente avant tout, ou sans cela la bonté devient de l’imprudence. Les intentions du comte étaient excellentes, je le sais; mais l’enfer est pavé de bo

» Toutes ces paroles, d’autant plus terribles qu’elles ne renfermaient pas un sens positif, tombaient sur mon cœur une à une et y creusaient leur plaie comme aurait fait du plomb fondu; elles jetaient dans mon esprit une clarté sinistre comme celle de ces éclairs à la lueur desquels on découvre de grands précipices. Cependant, quelque violente que fût la secousse, elle n’avait pas eu la force de m’abattre: comme dans un tremblement de terre, je sentais le sol vaciller sous mes pieds, et j’étais demeurée debout; je sentais s’allier en moi la force et l’espérance, et je répondis avec un calme si grand, que madame de Vercel ne put réprimer un mouvement de surprise:

» – Je vous remercie d’un intérêt si touchant, madame; j’étais résignée à vivre à Saint-Denis, il a fallu un ordre précis de mon tuteur pour briser cette résolution. J’y retournerai rendre aux autres l’éducation que j’y ai reçue.

» – Vous savez bien que c’est impossible, me répondit madame de Vercel.

» – Comment cela?

» – Oui, les règlements s’y opposent.

» – En êtes-vous certaine, madame?

» – Vous pouvez m’en croire: une fois sortie comme pensio

» – Encore un appui qui se brise! murmurai-je en baissant la tête.

» – D’ailleurs, continua madame de Vercel, en supposant qu’on parvînt à vous rouvrir les portes de cette maison, y pourriez-vous vivre à présent que vous avez vécu de la vie du monde, que vous avez co

» – Oh! oui, m’écriai-je, et je ne regretterai rien de tout cela, je vous en réponds.

» – Vous le croyez à cette heure, ma pauvre enfant, et vous le dites de bo

» La force divine qui m’était venue en aide me soutenait encore, et je répondis:

» – Eh bien, madame, s’il est vrai que j’ai quelque talent, s’il est vrai comme on me l’a dit bien souvent, que je sois apte à acquérir dans les arts ce degré de supériorité qui fait les artistes, eh bien, je vivrai en artiste.

» – Enfant! s’écria madame de Vercel, pauvre chère enfant au cœur d’or: qu’on voit bien, hélas! que vous ne savez rien de ce monde! Eh! je le conçois, peut-on observer sous le charme des impressions nouvelles? Apprendre est un travail qui absorbe l’intelligence; pour apprécier il faut savoir, pour comparer, il faut avoir ressenti. L’expérience ne s’acquiert qu’à nos dépens; c’est le fruit amer des déceptions. Vivre en artiste, mon enfant! à seize ans et belle comme vous l’êtes! impossible!

» – Cependant, madame, repris-je, on admire mes peintures.

» – Parce que vous n’êtes pas dans la nécessité de les vendre; eh! mon Dieu! les amateurs font toujours des chefs-d’œuvre; mais croyez-moi, Fernande, peindre pour vivre, c’est autre chose que de peindre pour occuper son temps.

» – Mais j’ai entendu dire souvent qu’une voix étendue et souple, une bo

» – La fille du marquis de Mormant ne peut pas débuter à l’Opéra; d’ailleurs, je ne nie pas vos dispositions pour la musique, mais ce ne sont que des dispositions, après tout; il vous faudrait quatre ans, cinq ans encore peut être avant d’arriver à un début.

» – Pourtant, lorsque je chante dans le monde, les applaudissements sont unanimes, les transports que j’excite ressemblent à de l’enthousiasme.

» – Parce que vous êtes du monde, et qu’en vous applaudissant, c’est un hommage que ce monde envieux se rend à lui-même. On croit abaisser, en vous flattant, ceux qui sont artistes par état, et dont le monde impuissant et railleur jalouse incessamment les succès; mais que ces colossales réputations de salon se produisent au grand jour, elles vie