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III

Pierre Stépanovitch avait en effet certaines vues sur son père. Je crois qu’il voulait le pousser à bout et l’amener ainsi à faire quelque scandale. Il avait besoin de cela pour les buts qu’il poursuivait et dont il sera parlé plus loin. Parmi les autres perso

André Antonovitch Von Lembke appartenait à cette bienheureuse race germanique qui fournit tant d’employés à la Russie. Quoique assez médiocrement apparenté (un de ses oncles était lieutenant-colonel du génie et un autre boulanger), il eut la chance de faire son éducation dans une de ces écoles aristocratiques dont l’accès n’est ouvert qu’aux jeunes gens issus de familles riches ou possédant des relations influentes. Presque aussitôt après avoir terminé leurs études, les élèves de cet établissement obtenaient, dans le service public, des emplois relativement considérables. André Antonovitch ne brilla point par ses succès scolaires, mais il était d’un caractère gai, et il se fit aimer de tous ses camarades. Dans les classes supérieures où bon nombre de jeunes gens ont coutume de discuter si ardemment les grosses questions du jour, notre futur gouverneur continua à s’ado

Au service, où il eut toujours pour chefs des Allemands, il franchit assez vite les premiers échelons de la hiérarchie bureaucratique. Du reste, à ses débuts, le jeune employé n’était guère ambitieux: il ne rêvait qu’une petite situation officielle bien sûre et comportant quelques profits indirects. Dans les loisirs que lui laissaient ses fonctions, il fabriquait divers ouvrages en papier d’un travail fort ingénieux: tantôt une salle de spectacle, tantôt une gare de chemin de fer, etc. Il lui arriva aussi d’écrire une nouvelle et de l’envoyer à une revue pétersbourgeoise, mais elle ne fut pas insérée.

Il était parvenu à l’âge de trente-huit ans lorsque sa bo

Dès son arrivée chez nous, Julie Mikhaïlovna s’efforça d’agir sur son époux. Selon elle, ce n’était pas un homme sans moyens: il savait se présenter, faire figure, écouter d’un air profond et garder un silence plein de dignité; bien plus, il pouvait au besoin prononcer un discours, possédait quelques bribes d’idées, et avait acquis ce léger vernis de libéralisme indispensable à un administrateur moderne. Mais ce qui désolait la gouvernante, c’était de trouver chez son mari si peu de ressort et d’initiative: maintenant qu’il était arrivé, il ne semblait plus éprouver que le besoin du repos. Tandis qu’elle voulait lui infuser son ambition, il s’amusait à confectio

Le fait est que tout d’abord le jeune Verkhovensky se montra fort irrespectueux à l’égard d’André Antonovitch et prit avec lui les libertés les plus étranges; Julie Mikhaïlovna, toujours si jalouse du prestige de son mari, ne voulait pas remarquer cela, ou du moins n’y attachait pas d’importance. Elle avait fait du nouveau venu son favori; il mangeait et buvait dans la maison, on pouvait presque dire qu’il y couchait. André Antonovitch essayait de se défendre, mais sans succès; c’était en vain que, devant le monde, il appelait Verkhovensky «jeune homme», et lui frappait sur l’épaule d’un air protecteur: Pierre Stépanovitch semblait toujours se moquer de Son Excellence, même quand il affectait de parler sérieusement, et il lui tenait en public les propos les plus extraordinaires. Un jour, Von Lembke, en rentrant chez lui, trouva le jeune homme endormi sur un divan dans son cabinet où il avait pénétré sans se faire a

– Est-ce que tu ne lui as pas aussi laissé emporter ton temple en papier? fit-elle avec une sorte d’inquiétude.

Von Lembke commença à devenir soucieux, ce qui nuisait à sa santé et lui était défendu par les médecins. Outre que, comme administrateur, il avait de graves sujets de préoccupation, ainsi que nous le verrons plus loin, – comme homme privé, il souffrait cruellement: en épousant Julie Mikhaïlovna, il n’avait pas prévu que la discorde pût jamais régner dans son intérieur, et il se sentait incapable de tenir tête aux orages domestiques. Sa femme s’expliqua enfin franchement avec lui.