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La ronde des phrases plus ou moins identiques me laissait le loisir de toucher, comme on touche le grain des pages d'un vieux livre, la texture des mots que je traduisais. Le diplomate dut remarquer cette traduction souterraine et parla d'une manière de plus en plus perso
De temps en temps, la discussion s'interrompait à cause du Français. Il fermait les paupières quelques secondes, puis les rouvrait largement dans des orbites de plus en plus creuses et qui ne voyaient pas, en tout cas ne nous voyaient pas. Son visage sous les filets de sueur ressemblait à un éclat de quartz, tantôt laiteux, tantôt translucide. J'intervenais, en sachant très bien que toutes ces piqûres étaient juste bo
Il résista jusqu'au bout, jusqu'à l'accord définitif, tard dans la soirée. En devinant la partie gagnée, il se redressa un peu dans son fauteuil et même lança une petite pique à «Monsieur le conseiller » (qui promettait quelques mortiers de plus au chef yéménite): «Votre générosité vous perdra, cher confrère. » Le conseiller lui sourit, avant d'écouter ma traduction comme pour montrer qu'ils n'avaient plus besoin de cacher leur vrai métier sous des couvertures diplomatiques, ni de simuler l'ignorance d'une langue.
Le lendemain, un hélicoptère venu de Djibouti emporta les trois otages relâchés (un couple d'Allemands et une coopérante française) et le corps du diplomate mort dans la nuit. Un peu à l'écart, nous assistions aux préparatifs. En attendant le départ, les rescapés échangèrent leurs adresses, s'invitèrent à passer des vacances en France et en Allemagne, puis voulurent à tout prix prendre une photo en compagnie des légio
«Toute notre vie n'est que médecine expec-tante, n'est-ce pas?»
Le conseiller le dit en français et se tut en regardant les passagers qui montaient dans l'hélicoptère en poussant de petits rires d'admiration. J'examinai un instant son visage tourné de profil. Aucune volonté d'impressio
«Pourquoi alors toute cette comédie avec l'interprète?»
Je forçai exprès le ton qui pouvait paraître presque blessé.
«D'abord, vous n'étiez pas que l'interprète! Et puis, dans les marchandages de ce genre il est parfois utile de plaider une erreur de traduction… Mais surtout considérez cela comme un début qui pourra avoir une suite si vous vous sentez prêt à changer de vie. Pendant le voyage vous aurez le temps de réfléchir à ma proposition.»
L'hélicoptère décolla en balayant les traces de pas sur le sol poudreux. Nous le suivîmes un instant des yeux. En s'en allant l'appareil semblait tirer sur le ciel une lourde housse de nuages fauves qui avançaient rapidement du côté de l'océan.
«L'un des derniers Mohicans de la vieille garde, ce Bertrand Jansac, dit le conseiller en abando
Dans le flux de gestes et de mots de cette dernière journée, une seule phrase persista, et sa tentation cadença toutes mes pensées: «Si vous vous sentez prêt à changer de vie…»
J'avais vingt-huit ans. Ma vie, par son épaisseur de chair et de mort, aurait pu être celle d'un homme beaucoup plus âgé. Et pourtant, le même enfant tressaillait en moi quand, distraitement ou avec curiosité, quelqu'un me demandait: «Mais où êtes-vous né? Que font vos parents?» Depuis longtemps, je savais répondre par le mensonge, par l'évasion, par la surdité. Cela ne changeait rien. Le frisson enfantin glissait comme une lame entre les plaques disjointes d'une armure. Seulement si, adolescent, j'avais peur qu'on ne découvre la vérité, désormais, à cette peur et à cette honte se mêlait la certitude de ne pas savoir faire comprendre cette vérité, de ne rencontrer perso
J'éprouvai ce malaise en me retrouvant dans une cabine exiguë, sur un bateau qui encore arrimé tanguait déjà sous les premiers fouette-ments de la tempête. Installés face à face sur nos étroites couchettes, nous pouvions murmurer l'un à l'oreille de l'autre tant nos visages étaient proches. Le réflexe enfantin s'éveilla aussitôt: j'imaginai le conseiller me questio
Quand il quitta pour quelques minutes la cabine, je sortis mon nouveau passeport et je scrutai longuement ce visage, le mien, rendu méco
La nuit, c'est cette jalousie qui m'imprégna tout entier d'une peur animale, d'un désir de survie que je n'aurais jamais pu imaginer en moi. Dans l'obscurité de la cabine, j'avais l'illusion que sous le déferlement des vagues le bateau se fluidifiait lui-même, fondait comme un bloc de glace. J'entendais l'eau partout – derrière la coque, dans le couloir et soudain, en ruisseau, sur le sol de la cabine! Je me penchai et avec une précipitation affolée je tâtai une surface métallique sèche qui vibrait sous mes doigts. Ma main frôla aussi mes chaussures sagement alignées dans une attente absurde. Je m'allongeai de nouveau, en espérant que le conseiller n'avait pas deviné la raison de mon agitation. Il restait muet dans le noir et paraissait endormi. Sans hublot, notre cabine me rappelait un cercueil d'acier qui depuis un moment se serait détaché du bateau. J'imaginai sa lente descente dans les entrailles glauques des eaux. Et cette paire de chaussures rangées sous ma couchette. Et ce pistolet qui rouillerait dans sa gaine. Il bougeait doucement en suivant le tangage du bateau et semblait me caresser sous le bras, à côté du cœur. Toute la perfidie de la vie se concentra pour moi dans cette caresse: j'allais mourir d'une mort lente et consciente, en possession d'un nouveau passeport, sous une identité qui m'avait enfin affranchi. Cet homme sur la photo que j'enviais tant pour sa liberté allait sombrer après sa brève existence pleine de promesses.