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Au matin, la ville brûlait et la progression du feu semblait repousser les derniers étrangers vers la mer. Je me retrouvai sur une plage, dans la foule de mes compatriotes qui agitaient les bras en direction de quelques canots qui venaient vers nous. Au large, on voyait un lourd paquebot blanc, un drapeau rouge légèrement soulevé par le vent. Les canots paraissaient immobiles, englués dans l'huile bleue de la mer. À quelques centaines de mètres, dans les rues débouchant sur la côte, les soldats couraient, tiraient, tombaient et leur jeu mortel avançait vers nous et allait d'une minute à l'autre exiger notre participation. Les bras se tendaient vers le va-et-vient des rames, les cris s'étranglaient dans une exaspération d'angoisse. Ce désir de ne pas être tué sottement sur cette plage ensoleillée me gagna, contagieux comme toute hystérie collective. Je faillis suivre les hommes qui, chargeant sur leurs épaules d'énormes valises, entraient dans l'eau pour élargir la distance entre leur vie devenue soudain fébrilement précieuse et la mort. C'est l'absence de tout bagage qui me dégrisa. Le peu que je possédais avait brûlé dans l'hôpital détruit pendant la nuit par les obus. Le matin, un employé de l'ambassade m'avait prêté son rasoir…
Je m'assis sur le sable en observant la scène d'un œil à présent presque distrait. Le nombre des valises que les hommes embarquaient sur les canots me laissait perplexe. Je me disais qu'il existait donc quelque part une vie où toutes ces choses péniblement transportées étaient irremplaçables. J'imaginai cette vie à laquelle mon passé me rendait inapte, je devinai ses joies confortées par le contenu des valises, je la trouvais légitime et touchante. En me levant pour aider à l'embarquement, je tombai sur un homme qui voulait monter à côté de ses bagages et me prit pour un concurrent. Je reculai, il grimpa en évitant mon regard. Un obus fit jaillir derrière une jetée un large geyser de sable, l'homme déjà installé se pencha rapidement en appliquant son front sur le cuir des valises. Quelqu'un hurla: «Allez, vite, on part!» Un autre qui piétinait encore dans l'eau l'injuria. On se bousculait maintenant sans dissimuler sa peur.
C'est juste après l'explosion que je vis cet homme, sans bagages lui non plus, et qui, posté légèrement derrière moi, semblait suivre la querelle entre deux candidats au départ. Ce qu'il dit d'abord ne s'adressait à perso
La bousculade sur la rive nous rendit invisibles. Il m'amena vers une construction en parpaings derrière laquelle était garée une voiture tout terrain. Nous prîmes la direction de la ville que la fumée des incendies semblait étirer vers le ciel. En conduisant, il m'apprit son nom (l'un de ses noms que je co
Je crus d'abord que son ton détaché était une pose, une crânerie qu'il feignait à mon intention (la ressemblance avec le comédien était pour quelque chose dans ma méprise). Mais quand, dans une rue, nous tombâmes sous un feu croisé et qu'il réussit à éviter les rafales en plaquant la voiture contre un mur sans quitter cet air indifférent, je compris qu'il s'agissait tout simplement d'une très longue habitude du danger.
Nous arrivâmes dans un quartier que je ne co
Les fenêtres, protégées par des pa
C'est lui qui nous salua et se mit à parler en imposant avec effort une cadence régulière à son souffle. Le conseiller me demanda de traduire. L'homme s'arrêta pour me do
L'homme blessé parlait la même langue qu'avait entendue l'enfant endormi au milieu des montagnes du Caucase, dans la nuit la plus profonde de ma vie.
Celui dont je devais assurer la survie et traduire les propos savait que sa mort aurait simplifié les tractations. Il me le dit avec un sourire imperceptible pendant que je lui faisais une nouvelle piqûre: «Je me sens un vieillard richissime dont la résistance désespère les héritiers…» C'était l'une des phrases que j'omis de traduire. D'ailleurs, dès les premières paroles, une sorte de double traduction s'était établie entr nous: j'interprétais de mon mieux ses arguments et ceux de ses adversaires, mais parallèlement je suivais en moi la reviviscence de cette langue restée muette depuis tant d'a
L'objet de leur laborieux combat verbal m'apparut assez vite sous forme de devinette. L'homme au turban, l'un des chefs militaires de la rébellion, avait capturé trois Occidentaux. Le diplomate blessé s'efforçait d'obtenir leur libération. «Monsieur le conseiller» pouvait faire pression sur le Yéménite puisque les troupes de celui-ci étaient armées et soutenues par nous. Pour ce service, le diplomate devait garantir la neutralité de la France qui fermerait les yeux sur notre participation militaire au conflit. Dix fois le marché fut sur le point d'être conclu, mais soudain le Yéménite se fâchait, se mettait à fustiger la perfidie de l'Occident et le grand satan américain. Sa colère exprimée tantôt dans un anglais rudimentaire et tranchant, tantôt dans un russe de propagande appris sans doute à Moscou, semblait chaque fois so