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Ces cours guerriers que j'écoutais penché sur les corps des opérés me poussèrent, d'une manière à la fois très directe et détournée, à réfléchir à la stupéfiante pauvreté de ce que je vivais avec les femmes que je rencontrais et croyais aimer. Une comparaison comique opposa dans ma tête l'ingéniosité des armes que vantait l'instructeur (tous ces réservoirs auto-obturants et autres lance-leurres) et la rudimentaire mécanique de ces amours. Je n'avais pas encore trente ans à l'époque et mon cynisme avait parfois la peau tendre. «J'ai eu d'elles ce que j'avais envie de prendre», me disaisje sans le croire. «Ce qu'elles avaient envie de me do

«Curiosité!» Ce mot, inconsciemment deviné depuis longtemps, so

«Caractéristiques techniques, comme dirait l'instructeur», pensais-je à présent en me rappelant que les femmes qui avaient précédé celle-ci (l'une travaillant à l'ambassade, l'autre rencontrée à Moscou…) avaient aussi cette curiosité d'exploratrices. Le souvenir très lointain qui me poursuivait depuis l'enfance revint: l'a

Je traduisis la curiosité des fillettes en langage de femmes. J'étais toujours la même bête étrange qui ne faisait pas comme les autres, c'est-à-dire n'économisait pas sa solde gagnée dans ces pays en guerre, ne briguait pas une carrière, n'avait aucun projet. Cette vie «sans» contenait pour les femmes la promesse, à présent évidente, d'une liaison sans le poids de l'amour, d'une rapide exploration zoologique qui n'aurait pas de suite dans leur vie principale. Avec une ironie un peu acide, je me disais qu'en fin de compte je ressemblais beaucoup à l'instructeur qui hurlait derrière le mur Quatre lance-pots fumigènes sont placés à l'avant du véhicule, là et là…») et qui, à part son uniforme toujours sans un pli, n'avait dans son unique valise qu'un vieux costume et une paire de chaussures d'un autre âge.

C'est peut-être sa jeunesse ou son inexpérience (elle venait d'avoir vingt-deux ans et se retrouvait pour la première fois à l'étranger) qui me firent quitter ma carapace zoologique. Interprète à l'ambassade d'Aden, elle attrapa, un jour, une insolation, on l'amena chez nous, à l'hôpital… Je me sentis utile, je co

Elle partit avec l'un des premiers avions qui évacuaient le perso

«Je t'écrirai…

– Mais…»

Nous dîmes ce «mais» d'une seule voix, elle, se redressant sur son siège, moi, me protégeant de la poussière que le car souleva en démarrant. Là où elle allait, je n'avais que cette adresse vague d'une chambre, dans un appartement communautaire, depuis longtemps louée à quelqu'un d'autre. Ici, on entendait déjà le premier crépitement des armes à la périphérie de la ville.

Je rentrai à l'hôpital à pied. Autour des ambassades les gens s'attroupaient, les voitures partaient toutes dans la même direction, vers l'aéroport. Il était amusant de voir que malgré ce remue-ménage, chaque nation restait fidèle à elle-même. Les Américains bloquaient la rue par l'abondance des moyens de locomotion, par la pesante et tranquille arrogance de leurs préparatifs. Les Anglais quittaient les lieux comme s'il s'agissait d'un déplacement quotidien dont la banalité ne méritait pas un mot, pas un geste de plus. Les Français organisaient le désordre, se do

Je ne parvins pas à pénétrer dans l'hôpital. Les soldats installaient autour du bâtiment des abris de tir, condamnaient, on ne savait trop pourquoi, la porte principale et pointaient vers le ciel les canons des mortiers dont j'entendrais le bruit sur le chemin du retour. Pendant la nuit, passée à l'ambassade, j'essaierais d'identifier à l'oreille le quartier de la ville le plus touché, en imaginant les salles vides de l'hôpital, ma valise dans la chambre au premier étage et, dans un tiroir, ce coquillage de la mer Rouge, préparé en cadeau pour celle qui venait de partir. Le cynisme n'étant pas un sentiment nocturne, je ne réussirais à railler ni ce coquillage (qui se retrouverait le lendemain sous les décombres de l'hôpital bombardé) ni nos adieux devant le car. Et quand, enfin, je raviverais cette moquerie sans gaîté, je verrais qu'il ne restait rien d'autre dans ma vie: cette dérision usée et la charpie de souvenirs inutiles.