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CHAPITRE XXVI
Pendant plusieurs jours le Corinthien ne revit pas la marquise; et comme elle n’avait la conscience d’aucun tort envers lui, la coquetterie étant chez elle une seconde nature, sa surprise fut extrême; mais son chagrin ne fut pas bien profond d’abord. Son enivrement se prolongea jusqu’à une partie de chasse que les amis de Raoul lui avaient proposée et qu’ils arrangèrent pour elle. Yseult tâcha d’abord de l’en détourner, n’aimant pas la voir entrer en relation avec des gens qu’elle croyait antipathiques à son grand-père, et vers lesquels elle ne se sentait portée par aucun lien d’idées ou de position. Mais le vieux comte n’était pas fâché de voir sa famille se rattacher par quelque bout à la noblesse du pays, et il autorisa sa nièce à se distraire en acceptant l’invitation qu’une élégante et fière comtesse des environs, sœur d’un des plus ardents adorateurs de Joséphine, vint lui faire en perso
– Je l’ai entendu dire, répondit Pierre.
– Et savez-vous qu’on veut m’y emmener?
– Je n’ai pas cru que vous iriez.
En faisant cette réponse, Pierre laissa lire apparemment jusqu’au fond de son âme; car mademoiselle de Villepreux, après un moment de silence, durant lequel elle le considéra attentivement, lui dit avec une douceur ineffable et une émotion profonde: – Je vous remercie, Pierre, de n’avoir pas douté! Puis elle reprit sa course impétueuse, fit deux ou trois fois le tour du parc, et revint devant le château, où son frère l’attendait avec le comte et Joséphine. Pierre réparait un petit banc rustique à trois pas de là. – Tiens, reprend ton cheval, dit Yseult à Raoul en sautant légèrement sur le gazon. Il ne me plaît pas le moins du monde. – Il n’y paraissait guère tout à l’heure, dit le comte; j’ai cru que tu prenais ta course pour le Grand-Désert. – Puisque vous rentrez, maître Pierre, dit Yseult au menuisier qui se retirait, auriez-vous la bonté de dire à Julie, en passant, qu’elle ne s’occupe plus de mon amazone? Je ne sortirai pas demain, ajouta-t-elle en se tournant vers Joséphine, mais d’un ton trop net pour que Pierre, en s’éloignant, ne l’entendît pas.
Elle tint parole, et les prières de sa cousine la trouvèrent inébranlable. Le comte eût désiré qu’elle se montrât moins farouche, et qu’elle ne contrariât pas ses projets de rapprochement avec le voisinage seigneurial. Mais il avait montré devant elle tant d’éloignement et de dédain philosophique pour ces gens-là qu’il lui était bien impossible de se rétracter clairement.
Pierre nageait dans un océan de bonheur. Il ne pouvait pas se dissimuler l’amour qu’il inspirait; mais cet amour était fait de telle sorte qu’il ne pouvait exprimer sa reco
Joséphine courut la chasse dans la brillante calèche de la comtesse. Mais lorsque celle-ci vit que, de son rêve d’alliance et de fortune, il ne lui restait que Joséphine sur les bras, et son frère, qui caracolait à la portière en dévorant des yeux la piquante provinciale, elle sentit qu’elle jouait un singulier rôle, et prit de l’humeur contre tout le monde. La comtesse était sèche et nerveuse: forcée d’amener la marquise à son château, de lui en faire les ho
Elle resta donc au salon avec cinq ou six jeunes femmes de moindres hobereaux, qui s’amusaient pour leur compte et ne songeaient pas à l’humilier. Mais à mesure que la nuit s’avançait, les hommes, en passant de la contredanse au buffet, s’animèrent comme des gens qui ont couru la chasse toute la journée, et prirent des façons tout à fait anglaises, dont Joséphine commença à s’effrayer. Il y avait autour d’elle une lutte entre le désir brutal et un reste de convenance dont la limite était assez mal gardée. Joséphine n’était folle qu’à la superficie. Elle était de ces coquettes de province qui, avec l’amour de l’ho
Enfin Joséphine fit un effort, sentant bien qu’elle n’avait pas le droit de se courroucer, après avoir en quelque sorte provoqué tous ces hommes, mais résolue à leur sembler sotte et ridicule pour se soustraire à leur convoitise. Elle se leva, et déclara qu’elle partirait à pied si on ne lui amenait pas une voiture. Elle parla si sèchement et repoussa si bien les prières impertinentes qu’elle réussit à se mettre en route, dans une calèche, avec Raoul, qui s’y traîna avec peine, et le vicomte Amédée, qu’il fallut bien accepter pour cavalier, afin de se débarrasser des autres. À peine le roulement de la voiture se fut-il fait sentir que Raoul; réveillé un instant, retomba dans un sommeil léthargique. Il fallut que, pendant deux mortelles heures, Joséphine se défendît, en paroles et en actions, contre le plus impertinent de tous les vicomtes. Ce voyage, qui lui rappelait une autre course en voiture, une aurore poétique, un ardent amour et des délices partagés, lui firent tant de mal que, cachant sa confusion, sa figure dans son voile, elle fondit en larmes. Le vicomte n’en devint que plus entreprenant. Heureusement le froid prit Raoul, qui se réveilla d’assez mauvaise humeur, et, ne pouvant se rendormir, trouva le vicomte insipide et ne se gêna pas pour le lui dire. Peu à peu le sentiment de la protection qu’il devait à sa cousine, et qu’il avait si lâchement abjurée, lui revint en mémoire; et, peu à peu aussi, le vicomte, voyant l’heure passée et l’occasion manquée, se contint et se refroidit. Ils étaient tous les trois fort maussades en arrivant au château, et Joséphine, brisée de chagrin et de fatigue, alla s’enfermer dans sa chambre et se jeter sur son lit, où elle s’endormit sans avoir eu la force de se déshabiller.