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Depuis bien des nuits le Corinthien ne dormait pas, et le jour il travaillait sans ardeur. Il éprouvait plutôt le besoin de s’étourdir et de s’arracher à lui-même qu’un véritable repentir de son égarement, et attendait la réponse de la Savinie
Le Corinthien était bien coupable, mais il aimait passio
Le Corinthien l’avait vue partir la veille, emportée dans le tourbillon des vanités mondaines. Il s’était dit alors qu’elle était perdue pour lui, et la colère avait fait place au désespoir. Avant ce jour il s’était flatté qu’elle ne supporterait pas son abandon et qu’elle le rappellerait bientôt. Tout entier à la vengeance, il s’était fortifié par l’idée de ce qu’elle devait souffrir loin de lui. Mais quand il la vit passer, oublieuse et rayo
Le Corinthien rentra dans le parc et, quand sa rage se fut exhalée, il se prit à pleurer amèrement. Levé avant le jour, il courut à l’atelier, arracha violemment les clous dont il avait scellé le pa
Amaury tourna le dos brusquement, et laissa Julie achever seule ses commentaires. Il courut à l’atelier, et, ne pouvant rentrer dans le passage secret parce que le père Huguenin, Pierre et les autres ouvriers étaient là, il se mit à travailler à sa sculpture. Le père Huguenin était d’assez mauvaise humeur. Il trouvait que l’ouvrage n’avançait pas comme dans les commencements. Pierre était toujours aussi consciencieux; mais il avait perdu plus d’un mois à la volière de mademoiselle de Villepreux, et maintenant il se dérangeait sans cesse. On venait dix fois par jour l’appeler pour toutes les petites réparations qui se trouvaient à faire dans l’intérieur du château; comme si c’était le fait d’un maître ouvrier comme lui de raccommoder des bâtons de chaise et de raboter des portes déjetées, et comme si Guillaume et le Berrichon n’étaient pas bons à cette besogne! Le Corinthien, qui cachait habilement ses relations avec la marquise, passait bien ses journées à l’atelier; mais il avait des distractions étranges, de profondes langueurs, et cédait souvent à un besoin impérieux de sommeil dont on avait bien de la peine à l’arracher. Ce jour-là, quand, au lieu du lourd rabot du menuisier, il prit le ciseau léger du sculpteur, le père Huguenin fit la grimace et lui demanda, à plusieurs reprises, s’il aurait bientôt fini d’habiller ses petits bonshommes. – Je ne vois pas, disait-il, ce que cela a de si utile et de si pressé, qu’il faille laisser les murailles nues en attendant. Et, quant au plaisir qu’on trouve à fabriquer ces joujoux de Nuremberg, je ne le conçois pas davantage. Depuis huit jours surtout, mon pauvre Amaury, tu ne fais que des dragons et des couleuvres, sans parler de celles que tu me fais avaler! Je crois que le diable s’est mis après toi, car tu fais son portrait de toutes les manières, et, si j’étais femme, je ne voudrais pas regarder ces messieurs-là: je craindrais d’en faire de pareils.
– Celui que je fais maintenant, répondit le Corinthien d’un ton acerbe, est un fort joli monstre. C’est la Luxure, la présidente du conseil des péchés capitaux, la reine du monde; aussi lui vais-je mettre une couro
Le père Huguenin ne put s’empêcher de rire; et puis, comme la toilette de dame Luxure ne finissait pas, il reprit de l’humeur, gronda le Corinthien qui semblait ne pas l’entendre, et finit par lui parler d’un ton rude et avec des regards enflammés.
– Laissez-moi, mon maître, dit le Corinthien; je ne suis pas en état de vous satisfaire aujourd’hui, et je ne me sens pas plus patient que vous.
Le père Huguenin, habitué à être obéi aveuglément, s’emporta davantage, et voulut lui arracher son ciseau des mains. Pierre, qui les observait avec anxiété, vit une fureur sauvage s’allumer dans les yeux du Corinthien, et sa main chercher un marteau qu’il eût levé peut-être sur la tête du vieillard, si Pierre ne se fût élancé devant lui.
– Amaury! Amaury! s’écria-t-il, que veux-tu donc faire de ce marteau? Crois-tu que mon cœur ne soit pas assez brisé par ta souffrance?
Amaury vit des larmes rouler sur les joues de son ami. Il se leva, et s’enfuit dans le parc. Quand les ouvriers furent sortis de l’atelier pour goûter, il se précipita dans le passage secret avec son marteau qu’il n’avait pas quitté. Il s’attendait à trouver la porte de l’alcôve barricadée, et se promettait de l’enfoncer. Peut-être roulait-il dans son esprit une pensée plus sinistre. Il est certain qu’il s’attendait à trouver le vicomte auprès de la marquise. Mais, en poussant le ressort qu’il avait mis lui-même à la porte secrète, il ne rencontra aucune résistance. Il avait arrangé cette porte de manière à ce qu’elle s’ouvrît sans bruit; car, dans ses nuits de bonheur, il n’avait rien négligé pour en assurer le mystère. Il entra donc dans la chambre de Joséphine sans l’éveiller, et la vit couchée sur son lit, à demi nue, les cheveux en désordre, les bras encore chargés de pierreries, et les jambes entourées de sa robe de bal, flétrie et déchirée. Elle lui inspira d’abord une sorte de dégoût dans cette toilette souillée que l’éclat du jour rendait plus accusatrice encore. Il se souvint d’avoir lu quelque chose des orgies de Cléopâtre et du honteux amour d’Antoine asservi. Il la contempla longtemps et finit, après l’avoir mille fois maudite, par la trouver plus belle que jamais. Le désir chassa le ressentiment, qui revint plus amer et plus profond après l’ivresse. Joséphine pleura, s’accusa humblement, confessa tous les outrages qu’elle avait subis et ceux auxquels elle avait pu se soustraire. Elle jeta l’anathème sur ce monde insolent et corrompu où elle avait voulu briller, et qui l’en avait si cruellement punie; elle jura de n’y jamais retourner, et de faire telle pénitence que son amant voudrait lui imposer; elle se jeta à genoux, elle invoqua la colère de Dieu contre elle: elle fut si belle de douleur et d’exaltation que le Corinthien, ivre d’amour, lui demanda pardon, baisa mille fois ses pieds nus, et ne s’arracha aux délires de la passion qu’à la voix d’Yseult, qui appelait sa cousine pour dîner, et qui s’inquiétait de son long sommeil.