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— Que voulez-vous, monsieur ?
Mais Nathaniel était un homme qui savait dominer ses sentiments.
Que dirait-on dans le monde si, le lendemain, les journaux racontaient que le grand banquier de la rue Laffitte s’était livré à un pugilat ridicule et grotesque avec une demi-mondaine et qu’il s’était introduit par effraction dans un domicile qui n’était pas le sien ?
— Je suis, déclara Marquet-Mo
— Monsieur, répliqua hautainement la demi-mondaine, vous êtes ici chez M me Rita d’Anrémont.
— C’est possible, répliqua Nathaniel, je vous demande, en ce cas, madame, de vouloir bien m’autoriser à pénétrer chez vous pour arriver jusqu’à mon frère.
— Sébastien n’est pas en état de recevoir, monsieur, je regrette beaucoup, mais il m’est impossible de vous laisser entrer.
— Madame…
— Monsieur.
Désormais, c’étaient deux adversaires qui se mesuraient du regard, et leurs voix vibrantes réso
Quelques têtes curieuses de voisins, de domestiques, se montrèrent aux fenêtres, attirés par le bruit. Nathaniel Marquet-Mo
— Eh bien ? interrogea le policier.
D’une voix que la colère faisait trembler, le banquier répondit :
— Elle me refuse l’accès de la maison, je n’ai même pas pu voir un instant mon pauvre frère. Monsieur, ne pourriez-vous pas user de votre autorité, lui imposer l’obligation ?
— N’insistez pas, fit-il, la décision de Rita d’Anrémont à votre égard a certainement été mûrement réfléchie. Si elle agit de la sorte, c’est qu’elle a ses raisons. Je ne pourrai pas la convaincre. D’une part, elle est chez elle, je n’ai pas d’ordres à lui do
— Chez elle ? c’est-à-dire, chez mon frère… Car si cette demoiselle est propriétaire de l’hôtel qu’elle habite, c’est avec l’argent de Sébastien qu’elle l’a payé.
— Nous n’y pouvons rien, monsieur, votre frère est majeur, libre de disposer de sa fortune et la violence ne servirait à rien. Il faut vous incliner pour le moment. Soyez assuré que le jour où je pourrai agir d’une autre façon, je ne m’en ferai pas faute.
— Merci, monsieur, déclara sèchement le banquier, qui, résigné, s’éloigna, saluant à peine l’inspecteur de la Sûreté.
À la vérité, Juve, s’il avait bien voulu, aurait certainement pu user de son autorité pour obtenir de Rita d’Anrémont ce que voulait M. Marquet-Mo
Il avait raison, puisque, lorsque, après avoir quitté M. Marquet-Mo
***
Juve avait passé une mauvaise nuit. Il s’était levé de bo
— C’est vous, Michel ? Bien. Allo. Vous dites ? Elle va sortir dans une demi-heure environ ? Bon. J’y serai. Si par hasard j’arrivais en retard, prenez la filature et arrangez-vous pour que je vous retrouve.
Vingt minutes après cette communication téléphonique, Juve se trouvait à l’entrée de la Villa Saïd. Ce n’était plus le policier tel que les familiers de la villa avaient l’habitude de le voir, mais bien un gentlemen des plus élégants : la moustache cirée, conquérante, cheveux griso
— Rien encore, chef, la demoiselle est en retard. Ça n’a rien d’éto
— Je co
Flegmatiquement, l’inspecteur de la Sûreté alluma son cigare et descendit lentement l’avenue du Bois-de-Boulogne. De temps à autre, il se retournait d’un geste rapide pour s’assurer que la demi-mondaine n’allait pas sortir sans qu’il l’aperçût. Vingt minutes encore s’écoulèrent jusqu’au moment où le policier s’arrêta net et se dissimula derrière un bec de gaz. Rita d’Anrémont, modestement vêtue, sortit de la villa et se dirigea à pied vers l’Étoile.
Juve examina les alentours, les fiacres étaient rares.
— Pourvu, se dit-il, que je trouve une voiture immédiatement après qu’elle en aura pris une.
Car le policier était convaincu que la demi-mondaine ne continuerait pas longtemps à arpenter le trottoir, il se trompait. Le temps invitait à la promenade et le policier, pendant plus d’un quart d’heure, suivit à faible distance Rita d’Anrémont.
— Prendrait-elle, se demandait-il, un tramway, un métro, un autobus ?
Juve attendait sans impatience, convaincu que désormais, il saurait dans ses plus infimes détails tout ce qu’allait faire la maîtresse de l’infortuné Sébastien.
Rita d’Anrémont ne se dépêchait pas. Juve la suivait de plus près. Il avait passé deux ou trois fois devant elle, leurs regards s’étaient croisés et le policier s’était parfaitement rendu compte que la demi-mondaine ne le reco
Aucune inquiétude à avoir. Depuis de longues a
Les promeneurs cependant se retournaient sur le passage de la belle Rita, d’aucuns hésitant à rebrousser chemin pour emboîter le pas à la gracieuse promeneuse. Mais alors, ces amateurs de jolies filles ne tardaient pas à remarquer que quelqu’un suivait la majestueuse perso
— Me voilà passé vieux marcheur, se disait-il. Il ne manquerait plus que je lui demande un rendez-vous et qu’elle l’accepte.
Juve constatait d’ailleurs que la tenue de la demi-mondaine était éminemment correcte. Rita d’Anrémont, peut-être parce qu’elle était très préoccupée, ne prêtait aucune attention aux sentiments suscités derrière elle. Et Juve se demandait comment allait finir cette promenade, lorsque soudain, Rita tourna à gauche dans la sombre et populeuse rue de la Boétie. L’étroit boyau était encore plus encombré qu’à son ordinaire. Un chantier occupait les deux tiers de la chaussée, cependant qu’à l’entour les trottoirs étaient couverts de cette boue grasse et blanche qui fait le désespoir des promeneurs, soucieux de la propreté de leurs bottines.