Страница 16 из 59
Rita d’Anrémont, elle, sans souci de la boue dans laquelle elle pataugeait, avait, d’un geste machinal, retroussé sa jupe, puis, comme si elle était curieuse ou fatiguée, s’approchait de la palissade séparant le trottoir du chantier pour regarder en curieuse, semblait-il, les travaux qu’effectuaient les ouvriers dans le sol remué de la rue. Mais soudain, la jeune femme poussa un petit cri : sa main venait de laisser échapper le réticule qu’elle portait, l’élégant petit sac était tombé dans le chantier.
— La maladroite, pensa Juve.
Mais l’émotion de Rita d’Anrémont fut de courte durée. Un terrassier qui travaillait à proximité avait vu le malheur et s’était empressé de le réparer. L’homme était venu avec des gestes gauches, des mouvements lourds, cependant que du bout de ses doigts sales et saturés de terre il tenait par la cordelière le réticule échappé de la main de la demi-mondaine.
Celle-ci remercia chaleureusement l’ouvrier, et les deux interlocuteurs placés de part et d’autre de la palissade restèrent un instant à causer. Puis se séparant, l’homme, un robuste gaillard à la figure bestiale entourée d’une épaisse barbe noire, retournait à son travail, tandis que Rita d’Anrémont poursuivit son chemin. Elle avait dissimulé son sac souillé de boue dans l’ampleur de son grand manchon de fourrure. Juve persistait à lui marcher sur les talons. L’un suivant l’autre, tous deux atteignirent le faubourg Saint-Honoré, mais alors Rita d’Anrémont fit signe à un taxi-auto, montait dans le véhicule, disait au mécanicien :
— Villa Saïd, avenue du Bois-de-Boulogne.
— Tiens, pensa Juve, elle se doute de quelque chose. Elle s’imagine peut-être qu’on la suit, soit suivons-la. Je parie qu’elle va changer d’adresse.
Les maraudeurs par bonheur sont nombreux dans le faubourg, et Juve trouva aisément une autre automobile à laquelle il do
— Je suis un imbécile de ne pas avoir compris tout de suite. Parbleu, c’est évident, j’ai trouvé le complice, il était dans le chantier, tout au moins si ce n’est pas lui, ce terrassier est un intermédiaire par le moyen duquel elle correspond avec quelqu’un que nous ne co
Parbleu, continuait à monologuer le policier, où donc avais-je la tête, lorsque j’ai été témoin de la scène du réticule tombant comme par hasard dans les travaux ? Une femme comme Rita d’Anrémont ne commet pas de ces maladresses sans les vouloir. Et d’autre part, elle n’a do
Bientôt, le policier installé dans les bureaux de la préfecture, feuilletait de gros registres et faisait défiler ensuite sous son doigt exercé une multitude de fiches.
— D’Anrémont, répéta-t-il, en s’interrompant de temps en temps pour jeter un coup d’œil sur l’employé qui avait mis toutes ces pièces à sa disposition, vous ne co
— En effet, monsieur l’inspecteur, répondit le jeune homme, et vous avez là sous les yeux tous les documents relatifs aux femmes légères de Paris. Mais d’Anrémont, co
Soudain Juve, eut un sursaut :
— Et ceci ? Qu’est-ce que c’est ?
Juve tendait à l’employé une photographie vieille, défraîchie, jaunie par le soleil et le temps. Elle représentait une toute jeune femme aux cheveux tirés, au corsage démodé, à la mise d’ouvrière modeste.
« P. 1898. Dossier H. Z. – Collection n° 4 » dit l’employé.
— Bien, fit Juve, voulez-vous me rechercher la fiche signalétique de cette perso
Au bout d’un quart d’heure, l’employé revint dans le bureau où Juve attendait, non sans une certaine impatience. Il apportait un carton rectangulaire sur lequel était reproduit le portrait que Juve avait choisi dans la collection de documents.
Au bout du carton, d’une belle écriture de ronde, était tracée cette inscription :
« Julie Person, fille majeure, née en 1874, deux condamnations pour outrages aux agents ».
— Cela vous suffira-t-il, monsieur l’Inspecteur ?
— Oui, fit Juve, tout va bien.
Mais aussitôt le policier reprit le document qu’il venait de rendre à l’employé :
— Pardon, fit-il, rendez-moi ça ; j’ai oublié de noter le lieu de naissance : Saint-Symphorien (canton de Limoges) ».
— De mieux en mieux, dit Juve.
Il prit son chapeau, salua l’employé d’un petit air protecteur, se dirigea en hâte vers la sortie.
— Monsieur Juve ?
— Quoi ? mon ami.
— Si cela peut vous rendre service, voulez-vous que je continue les recherches ?
— Quelles recherches, mon ami ?
— Eh bien, monsieur, celles que vous faisiez sur la demoiselle Rita d’Anrémont. Je suis à votre disposition.
Juve ne répondit pas. Il pouffa au nez du fonctio
— Mon cher, vous pouvez laisser Rita d’Anrémont tranquille et remettre à sa place le dossier de Julie Person, je suis très suffisamment documenté.
Juve, sortant de la Préfecture, héla un taxi-auto :
— Place du Danube.
Le policier avait encore noté autre chose en examinant la fiche de Julie Person. L’adresse que l’on do
Depuis combien de temps la perso
Le policier lâcha son véhicule à l’entrée de la place du Danube, mais, comme il passait près du métro, il s’arrêta brusquement.
— Il y a, murmura-t-il, un Dieu pour les policiers. Ça n’est pas possible. Si cependant… C’est mon homme.
Juve venait d’aviser au milieu d’un groupe d’ouvriers qui émergeait du sous-sol, un terrassier à la face hirsute, au visage embroussaillé d’une barbe noire épaisse. C’était bien l’homme qui, dans l’après-midi, se trouvait au quartier de la rue de La Boétie et qui s’était entretenu mystérieusement avec la demi-mondaine.
Juve provisoirement, renonça à se rendre rue Compans et emboîta le pas au terrassier. L’homme avec des mouvements lourds et pénibles, remontait le long de la butte abrupte, jusqu’à la rue de la Liberté.