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T’a-t-il vu comme je te vois? Tu portais un costume en velours de couleur héliotrope. Mathilde Brahe adorait ce costume. Mais qu’importe cela à présent? Je voudrais seulement savoir s’il t’a vu. Supposons qu’il ait été un véritable peintre. Supposons qu’il n’ait pas pensé que tu pourrais mourir, avant qu’il eût terminé; qu’il n’ait pas du tout envisagé son travail sous un angle sentimental; qu’il ait simplement travaillé. Que la dissemblance de tes deux yeux bruns l’ait ravi; qu’il n’ait pas eu un seul instant honte de ton œil immobile; qu’il ait eu la délicatesse de ne rien ajouter sur la table, près de ta main, qui peut-être s’appuyait légèrement. Supposons tout le reste encore qui est nécessaire, et admettons-le: il y aurait alors un portrait, ton portrait dans la galerie d’Urnekloster, un portrait qui serait le dernier.
[Et lorsqu’on est déjà sur le point de partir et que l’on a tout vu, il y a encore là un enfant. Un instant, qui est cela? Un Brahe. Vois, de sable au pal d’argent, et les plumes de paon au cimier. Et voici aussi le nom: Erik Brahe. N’est-ce pas un Erik Brahe qui a été condamné à mort? Parbleu, oui, bien entendu, qui ignore cela? Mais il ne peut sans doute s’agir de lui. Cet enfant est mort tout jeune, peu importe quand. Ne le vois-tu pas?]
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Lorsqu’il y avait des visites et qu’on appelait Erik, Mlle Mathilde Brahe assurait chaque fois qu’il ressemblait singulièrement à la vieille comtesse Brahe, ma grand’mère. On dit qu’elle fut une très grande dame. Je ne l’ai pas co
À l’instant où on lui parlait d’une chose, celle-ci devenait tout pour maman, et elle en oubliait le reste alors que cependant il ne cessait pas d’exister. Elle ne se plaignait jamais de sa belle-mère. Et à qui s’en serait-elle plainte? Père était un fils respectueux, et grand-père n’avait que peu à dire.
Mme Margarete Brigge, aussi loin qu’il m’en souvient, avait toujours été une vieille femme inabordable et très haute de taille. Je ne peux admettre qu’elle n’ait été beaucoup plus âgée que le chambellan. Elle vivait sa vie au milieu de nous, sans prendre d’égards pour perso
Une seule fois il avait soutenu à table son opinion à l’encontre de celle de sa femme. Il y avait longtemps de cela; mais on répétait quand même encore toujours cette histoire, malicieusement et en secret; il y avait presque partout quelqu’un qui ne l’avait pas encore entendue. On prétendait que, à une certaine époque, la femme du chambellan pouvait s’emporter à cause d’une simple tache de vin sur la nappe, et qu’une telle tache, à quelque occasion qu’on s’en fût rendu coupable, ne lui échappait jamais et était aussitôt en quelque sorte révélée à tous par le blâme très violent qu’elle déversait sur son auteur. Pareille chose était arrivée un jour qu’on avait pour hôtes plusieurs perso
Cependant une autre manie s’empara de grand’mère. Elle ne pouvait plus supporter que quelqu’un tombât malade dans la maison. Un jour que la cuisinière s’était blessée et qu’elle la vit par hasard avec la main pansée, elle prétendit sentir le iodoforme dans toute la maison et on eut du mal à la persuader qu’on ne pouvait pas pour cette seule raison congédier cette femme. Elle ne voulait pas que quelque chose lui rappelât qu’elle-même pouvait tomber malade. Quelqu’un avait-il l’imprudence de manifester devant elle n’importe quel petit malaise, que ce n’était ni plus ni moins qu’une offense perso
Cet automne donc, où maman mourut, la femme du chambellan s’enferma tout à fait dans son appartement avec Sophie Oxe et rompit toutes relations avec nous. Son fils même n’était plus reçu. Il est vrai que cette mort était venue très mal à propos. Les chambres étaient froides, les poêles fumaient, les souris s’étaient introduites dans la maison. Nulle part on n’était à l’abri d’elles. Mais il n’y avait pas que cela: Mme Margarete Brigge était indignée que maman mourût; qu’il y eût là à l’ordre du jour un sujet dont elle refusait de parler; que la jeune femme eût usurpé sa préséance, à elle qui ne comptait mourir que dans un délai tout à fait indéterminé. Car elle pensait souvent qu’elle devait mourir. Mais elle ne voulait pas être pressée. Certes, elle mourrait quand il lui plairait, et ensuite tous pourraient mourir à leur tour, sans gêne, les uns après les autres, s’ils avaient tant de hâte.