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L’heure venue, j’assistai au réveil du sergent. Il dormait allongé sur un lit de fer, dans les décombres d’une cave. Et je le regardais dormir. Il me semblait co

Ainsi le sergent reposait-il, roulé en boule, sans forme humaine, et, quand ceux qui vinrent le réveiller eurent allumé une bougie et l’eurent fixée sur le goulot d’une bouteille, je ne distinguai rien d’abord qui émergeât du tas informe, sinon des godillots. D’énormes godillots cloués, ferrés, des godillots de journalier ou de docker.

Cet homme était chaussé d’instruments de travail, et tout, sur son corps, n’était qu’instruments cartouchières, revolvers, bretelles de cuir, ceinturon. Il portait le bât, le collier, tout le harnachement du cheval de labour. On voit au fond des caves, au Maroc, des meules tirées par des chevaux aveugles. Ici, dans la lueur tremblante et rougeâtre de la bougie, on réveillait encore lentement, montrant son visage aussi un cheval aveugle afin qu’il tirât sa meule.

«Hep! Sergent!»

Il remua lentement, montrant son visage encore endormi et baragouinant je ne sais quoi. Mais il revint au mur ne voulant point se réveiller, se renfonçant dans les profondeurs du sommeil comme dans la paix d’un ventre maternel, comme sous des eaux profondes, se retenant des poings qu’il ouvrait et fermait, à quelles algues noires. Il fallut bien lui dénouer les doigts. Nous nous assîmes sur son lit, l’un nous passa doucement son bras derrière son cou, et souleva cette lourde tête en souriant. Et ce fut comme, dans la bo

Mais le voilà debout, qui nous regarde droit dans les yeux:

«C’est l’heure?»

C’est ici que l’homme apparaît. C’est ici qu’il échappe aux prévisions de la logique: le sergent souriait! Quelle est donc cette tentation? Je me souviens d’une nuit de Paris où Mermoz et moi ayant fêté, avec quelques amis, je ne sais quel a

«Ici quelle saleté…», acheva Mermoz.

Et toi, sergent, à quel banquet étais-tu convié qui valût de mourir?

J’avais reçu déjà tes confidences. Tu m’avais raconté ton histoire: petit comptable quelque part à Barcelone, tu y alignais autrefois des chiffres sans te préoccuper beaucoup des divisions de ton pays. Mais un camarade s’engagea, puis un second, puis un troisième, et tu subis avec surprise une étrange transformation: tes occupations, peu à peu, t’apparurent futiles. Tes plaisirs, tes soucis, ton petit confort, tout cela était d’un autre âge. Là ne résidait point l’important. Vint enfin la nouvelle de la mort de l’un d’entre vous, tué du côté de Malaga. Il ne s’agissait point d’un ami que tu eusses pu désirer venger. Quant à la politique elle ne t’avait jamais troublé. Et cependant cette nouvelle passa sur vous, sur vos étroites destinées, comme un coup de vent de mer. Un camarade t’a regardé ce matin-là:

«On y va?

– On y va.»

Et vous y êtes «allés»

Il m’est venu quelques images pour m’expliquer cette vérité que tu n’as pas su traduire en mots mais dont l’évidence t’a gouverné.

Quand passent les canards sauvages à l’époque des migrations, ils provoquent de curieuses marées sur les territoires qu’ils dominent. Les canards domestiques, comme attirés par le grand vol triangulaire, amorcent un bond inhabile. L’appel sauvage a réveillé en eux je ne sais quel vestige sauvage. Et voilà les canards de la ferme changés pour une minute en oiseaux migrateurs. Voilà que dans cette petite tête dure où circulaient d’humbles images de mare, de vers, de poulailler, se développent les étendues continentales, le goût des vents du large, et la géographie des mers. L’amiral ignorait que sa cervelle fût assez vaste pour contenir tant de merveilles, mais le voilà qui bat des ailes, méprise le grain, méprise les vers et veut devenir canard sauvage.

Mais je revoyais surtout mes gazelles j’ai élevé des gazelles à Juby. Nous avons tous, là-bas, élevé des gazelles. Nous les enfermions dans une maison de treillage, en plein air, car il faut aux gazelles l’eau courante des vents, et rien, autant qu’elles, n’est fragile. Capturées jeunes, elles vivent cependant et broutent dans votre main. Elles se laissent caresser, et plongent leur museau humide dans le creux de la paume.

Et on les croit apprivoisées. On croit les avoir abritées du chagrin inco