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– Vous êtes cause que depuis deux nuits je n’ai pas dormi. – Voilà déjà deux jours que le manuscrit est retrouvé; si je ne vous l’ai pas rendu tout de suite, c’est parce que je tenais à le lire d’un bout à l’autre, et, comme je n’ai pas le temps pendant la journée, j’ai dû y consacrer mes nuits. Eh bien, je suis mécontent de ce roman: l’idée ne me plaît pas. Peu importe après tout, je n’ai jamais été un critique; d’ailleurs, quoique mécontent, batuchka, je n’ai pas pu m’arracher à cette lecture! Les chapitres IV et V, c’est… c’est… le diable sait quoi! Et que d’humour vous avez fourré là-dedans! j’ai bien ri. Comme vous savez pourtant provoquer l’hilarité sans que cela paraisse! Dans les chapitres IX et X il n’est question que d’amour, ce n’est pas mon affaire, mais cela produit tout de même de l’effet. Pour ce qui est de la fin, oh! je vous battrais volontiers. Voyons, quelle est votre conclusion? Toujours l’éternelle balançoire, la glorification du bonheur domestique: vos perso

André Antonovitch, pendant ce temps, avait serré son manuscrit dans une bibliothèque en bois de chêne et fait signe à Blum de se retirer. L’employé obéit d’un air de chagrin.

– Je ne suis pas mal disposé, seulement… j’ai toujours des e

Quoiqu’il eût prononcé ces mots en fronçant les sourcils, sa colère avait disparu; il s’assit près de la table.

– Asseyez-vous, continua-t-il, – et dites-moi vos deux mots. Je ne vous avais pas vu depuis longtemps, Pierre Stépanovitch; seulement, à l’avenir, n’entrez plus brusquement comme cela… on est quelquefois occupé…

– C’est une habitude que j’ai…

– Je le sais et je crois que vous n’y mettez aucune mauvaise intention, mais parfois on a des soucis… Asseyez-vous donc.

Pierre Stépanovitch s’assit à la turque sur le divan.

III

– Ainsi vous avez des soucis; est-il possible que ce soit à cause de ces niaiseries? dit-il en montrant la proclamation. – Je vous apporterai de ces petites feuilles autant que vous en voudrez, j’ai fait co

– Pendant que vous étiez là?

– Naturellement, ce n’était pas en mon absence. Elle a aussi une vignette, une hache est dessinée au haut de la page. Permettez (il prit la proclamation); en effet, la hache y est bien, c’est exactement la même.

– Oui, il y a une hache. Vous voyez la hache.

– Eh bien, c’est là ce qui vous fait peur?

– Il ne s’agit pas de la hache… du reste, je n’ai pas peur, mais cette affaire… c’est une affaire telle, il y a ici des circonstances…

– Lesquelles? Parce que cela a été apporté à la fabrique? Hé, hé. Mais, vous savez, bientôt les ouvriers de cette fabrique rédigeront eux-mêmes des proclamations.

– Comment cela? demanda sévèrement Von Lembke.

– C’est ainsi. Ayez l’œil sur eux. Vous êtes un homme trop mou, André Antonovitch; vous écrivez des romans. Or, ici, il faudrait procéder à l’ancie

– Comment, à l’ancie

– Mais les ouvriers s’agitent. Vous devriez les faire fustiger tous, ce serait une affaire finie.

– Ils s’agitent? C’est une absurdité; j’ai do

– Eh! André Antonovitch, vous êtes un homme mou!

– D’abord je suis loin d’être aussi mou que vous le dites, et ensuite… répliqua Von Lembke froissé. Il ne se prêtait à cette conversation qu’avec répugnance et seulement dans l’espoir que le jeune homme lui dirait quelque chose de nouveau.

– A-ah! encore une vieille co

– Vous dites que vous l’avez vue à l’étranger? demanda vivement Von Lembke.

– Oui, il y a de cela quatre mois, peut-être même cinq.

– Que de choses vous avez vues à l’étranger! observa avec un regard sondeur André Antonovitch.

Sans l’écouter, le jeune homme déplia le papier et lut tout haut la poésie suivante:

UNE PERSONNALITÉ ÉCLAIRÉE.

Issu d’une obscure origine,

Au milieu du peuple il grandit;

Sur lui le tyran et le barine

Firent peser leur joug maudit.

Mais, bravant toutes les menaces

D’un gouvernement détesté,

Cet homme fut parmi les masses

L’apôtre de la liberté.

Dès le début de sa carrière,

Pour se dérober au bourreau,

Il dut sur la terre étrangère

Aller planter son fier drapeau.

Et le peuple rempli de haines

Depuis Smolensk jusqu’à Tachkent,

Attendait pour briser ses chaînes

Le retour de l’étudiant.

La multitude impatiente

N’attendait de lui qu’un appel

Pour engager la lutte ardente,

Renverser le trône et l’autel,

Puis, en tout lieu, village ou ville,

Abolir la propriété,

Le mariage et la famille,

Ces fléaux de l’humanité!

– Sans doute on a pris cela chez l’officier, hein? demanda Pierre Stépanovitch.

– Vous co

– Certainement. J’ai banqueté avec lui pendant deux jours. Il faut qu’il soit devenu fou.

– Il n’est peut-être pas fou.

– Comment ne le serait-il pas, puisqu’il s’est mis à mordre?

– Mais, permettez, si vous avez vu ces vers à l’étranger et qu’ensuite on les trouve ici chez cet officier…

– Eh bien? C’est ingénieux! Il me semble, André Antonovitch, que vous me faites subir un interrogatoire? Écoutez, commença soudain Pierre Stépanovitch avec une gravité extraordinaire. – Ce que j’ai vu à l’étranger, je l’ai fait co