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– Et vous le lui avez encore laissé emporter! s’écria avec colère Julie Mikhaïlovna; – quel manque de tact!

– Je vais tout de suite l’envoyer reprendre chez lui.

– Il ne le rendra pas.

– Je l’exigerai! répliqua avec force le gouverneur qui se leva brusquement. – Qui est-il pour être si redouté, et qui suis-je pour n’oser rien faire?

– Asseyez-vous et soyez calme, je vais répondre à votre première question: il m’est recommandé dans les termes les plus chaleureux, il a des moyens et dit parfois des choses extrêmement intelligentes. Karmazinoff m’assure qu’il a des relations presque partout et qu’il possède une influence extraordinaire sur la jeunesse de la capitale. Si, par lui, je les attire et les groupe tous autour de moi, je les arracherai à leur perte en montrant une nouvelle route à leur ambition. Il m’est entièrement dévoué et suit en tout mes conseils.

– Mais, balbutia Von Lembke, – pendant qu’on les caresse, ils peuvent… le diable sait ce qu’ils peuvent faire. Sans doute c’est une idée, mais… tenez, j’apprends qu’il circule des proclamations dans le district de ***.

– Ce bruit courait déjà l’été dernier, on parlait de placards séditieux, de faux assignats, que sais-je? pourtant jusqu’à présent on n’en a pas trouvé un seul. Qui est-ce qui vous a dit cela?

– Je l’ai su par Von Blumer.

– Ah! laissez-moi tranquille avec votre Blumer et ne prononcez plus jamais son nom devant moi!

La colère obligea Julie Mikhaïlovna à s’interrompre pendant une minute. Von Blumer qui servait à la chancellerie du gouverneur était la bête noire de la gouvernante.

– Je t’en prie, ne t’inquiète pas de Verkhovensky, acheva-t-elle; – s’il fomentait des désordres quelconques, il ne parlerait pas comme il parle, et à toi, et à tout le monde ici. Les phraseurs ne sont pas dangereux. Je dirai plus: s’il arrivait quelque chose, j’en serais la première informée par lui. Il m’est fanatiquement dévoué, fanatiquement!

Devançant les événements, je remarquerai que sans l’ambition de Julie Mikhaïlovna et sa présomptueuse confiance en elle-même, ces mauvaises petites gens n’auraient pu faire chez nous tout ce qu’ils y ont fait. La gouvernante a ici une grande part de responsabilité.

CHAPITRE V AVANT LA FÊTE.

I

Plusieurs fois la fête au profit des institutrices de notre province fut a

L’état des esprits était alors étrange. Dans la société régnait une légèreté extraordinaire, un certain dévergondage d’idées qui avait quelque chose de drôle, sans être toujours agréable. Ce phénomène s’était produit brusquement. On eût dit qu’un vent de frivolité avait tout d’un coup soufflé sur la ville. Plus tard, quand tout fut fini, on accusa Julie Mikhaïlovna, son entourage et son influence. Mais il est douteux qu’elle ait été la seule coupable. Au début, la plupart louaient à l’envi la nouvelle gouvernante qui savait réunir les divers éléments sociaux et rendait ainsi l’existence plus gaie. Il y eut même quelques faits scandaleux dont Julie Mikhaïlovna fut, du reste, complètement i

Dans la ville arriva une colporteuse de livres qui vendait l’Évangile; c’était une femme considérée, quoiqu’elle fût de condition bourgeoise. Liamchine s’avisa de lui jouer un tour pendable. Il s’entendit avec un séminariste qui battait le pavé en attendant une place de professeur dans un collège; puis tous deux allèrent trouver la marchande sous prétexte de lui acheter des livres, et, sans qu’elle s’en aperçût, ils glissèrent dans son sac tout un lot de photographies obscènes que leur avait do

S’il faut en croire la voix publique, ce drôle prit part aussi à un autre fait non moins révoltant, que ma chronique ne peut passer sous silence.