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IV
– «Un couteau! un couteau!» répétait Nicolas Vsévolodovitch en proie à une indicible colère, tandis qu’il marchait à grands pas dans la boue et dans les flaques d’eau sans remarquer où il posait ses pieds. Par moments, à la vérité, il éprouvait une violente envie de rire bruyamment, furieusement, mais il la refoulait en lui. Il ne recouvra un peu de sang-froid que quand il fut arrivé sur le pont, à l’endroit même où tantôt il avait fait la rencontre de Fedka. Cette fois encore le vagabond l’attendait; en l’apercevant, il ôta sa casquette, découvrit gaiement ses mâchoires, et avec un joyeux sans gêne engagea la conversation. D’abord, Nicolas Vsévolodovitch passa son chemin, et même pendant un certain temps il n’entendit point le rôdeur qui s’était mis à lui emboîter le pas. Tout à coup il songea avec surprise qu’il l’avait complètement oublié, et cela alors même qu’il ne cessait de se répéter: «Un couteau! un couteau!» Il saisit le vagabond, et, de toute sa force que doublait la colère amassée en lui, l’envoya rouler sur le pont. L’idée d’une lutte traversa l’esprit de Fedka, mais presque aussitôt il comprit qu’il n’aurait pas le dessus, en conséquence il se tint coi et n’essaya même aucune résistance. À genoux, le corps incliné vers la terre, les coudes saillant derrière le dos, le rusé perso
L’événement lui do
– À bas le couteau, cache-le, cache-le tout de suite, ordo
Stavroguine continua sa marche en silence et sans se retourner, mais l’obstiné vaurien ne le quitta point; maintenant, il est vrai, il ne lui parlait plus et même le suivait respectueusement à un pas de distance. Tous deux traversèrent ainsi le pont, puis prirent à gauche et s’engagèrent dans un long et obscur péréoulok; pour aller dans le centre de la ville, on avait plus court par là que par la rue de l’Épiphanie.
– Dernièrement, dit-on, tu as dévalisé une église ici dans le district, est-ce vrai? demanda à brûle-pourpoint Nicolas Vsévolodovitch.
– C'est-à-dire que j’étais d’abord entré là pour prier, répondit le vagabond d’un ton grave et poli, comme si rien ne se fût passé entre lui et son interlocuteur; il était même plus que grave, il était digne. La familiarité «amicale» de tantôt avait disparu. Fedka offrait maintenant tous les dehors d’un homme sérieux, injustement offensé, il est vrai, mais sachant oublier une offense.
– Quand le Seigneur m’eut conduit dans cette église, poursuivit-il, je me dis: «Eh! c’est un bienfait du Ciel!» Je fus amené à cela par ma situation d’orphelin, car dans notre condition on ne peut pas se passer de secours. Eh bien, Dieu m’a puni de mes péchés: les objets que j’ai pris ne m’ont rapporté en tout que douze roubles. J’ai même dû do
– Tu as assassiné le gardien?
– C'est-à-dire que ce gardien et moi, nous avions fait la chose ensemble, mais le matin, près de la rivière, nous nous sommes disputés sur la question de savoir qui porterait le sac, et, dans la discussion, il a reçu un mauvais coup.
– Continue à tuer et à voler.
– C’est mot pour mot le conseil que me do
– Comment, de tes yeux? Tu es donc entré chez lui pendant la nuit?
– Peut-être, seulement perso
– Pourquoi ne l’as-tu pas assassiné?
– Je m’en suis abstenu par calcul. Pourquoi, me suis-je dit, prendre maintenant cent cinquante roubles quand, en attendant un peu, je puis en prendre quinze cents? Le capitaine Lébiadkine, en effet (je l’ai entendu de mes oreilles), a toujours beaucoup compté pour vous: il n’est pas de traktir, pas de cabaret où, étant ivre, il ne l’ait déclaré hautement; ce que voyant, j’ai, moi aussi, mit tout mon espoir dans Votre Altesse. Je vous parle, monsieur, comme à un père ou à un frère, car jamais je ne dirai cela ni à Pierre Stépanovitch, ni à perso
Nicolas Vsévolodovitch partit d’un bruyant éclat de rire, et, tirant de sa poche son porte-mo
CHAPITRE III LE DUEL.
I
Le lendemain, à deux heures de l’après-midi, eut lieu le duel projeté. Le violent désir qu’Artémii Pétrovitch Gaganoff éprouvait de se battre coûte que coûte contribua à la prompte issue de l’affaire. Il ne comprenait pas la conduite de son adversaire, et il était furieux. Depuis un mois, il l’insultait impunément sans pouvoir lui faire perdre patience. Cependant il fallait que la provocation vînt de Nicolas Vsévolodovitch, car tout prétexte plausible pour envoyer un cartel manquait à Gaganoff. La vraie cause de sa haine maladive contre Stavroguine, c’était l’offense faite à son père quatre ans auparavant, et lui-même sentait qu’il ne pouvait décemment alléguer un pareil motif, surtout après les humbles excuses déjà présentées à deux reprises par Nicolas Vsévolodovitch. Il considérait ce dernier comme un poltron éhonté et trouvait incompréhensible sa longanimité à l’égard de Chatoff; c’est pourquoi, de guerre lasse, il se résolut à lui adresser la lettre outrageante qui décida enfin Nicolas Vsévolodovitch à proposer une rencontre. Après avoir envoyé cette lettre, Artémii Pétrovitch passa le reste de la journée à se demander anxieusement si elle aurait le résultat souhaité; à tout hasard il se munit le soir même d’un témoin et fit choix de Maurice Nikolaïévitch Drozdoff, son ancien camarade d’école, qu’il estimait particulièrement. Aussi Kiriloff trouva-t-il le terrain tout préparé quand, le lendemain, à neuf heures du matin, il se présenta comme mandataire de son ami. Gaganoff le laissa à peine s’expliquer et repoussa avec une irritation extraordinaire toutes les excuses, toutes les concessions de Nicolas Vsévolodovitch. Elles étaient pourtant d’une nature telle que Maurice Nikolaïévitch en fut stupéfait: il voulut parler dans le sens de la conciliation, mais remarquant qu’Artémii Pétrovitch avait deviné son intention et s’agitait sur sa chaise, il garda le silence. Sans la parole do