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La porte du vestibule, grande ouverte, do
– J’avais votre parole, sans cela, j’aurais désespéré de votre visite.
Nicolas Vsévolodovitch regarda sa montre.
– Minuit trois quarts, dit-il en pénétrant dans la chambre.
– Et puis la pluie, la distance qui est si longue… Je n’ai pas de montre, et de la fenêtre on n’aperçoit que des jardins, de sorte que… on est en retard sur les événements… mais je ne murmure pas, je ne voudrais pas me permettre; seulement, depuis huit jours, je suis dévoré d’impatience, il me tarde d’arriver enfin… à une solution.
– Comment?
– D’entendre l’arrêt qui décidera de mon sort, Nicolas Vsévolodovitch. Je vous en prie…
Il s’inclina en indiquant un siège à Stavroguine.
Ce dernier parcourut des yeux la chambre; petite et basse, elle ne contenait en fait de meubles que le strict nécessaire: des chaises et un divan en bois, tout nouvellement fabriqués, sans garnitures et sans coussins; deux petites tables de tilleul, l’une près du divan, l’autre dans un coin; celle-ci, couverte d’une nappe, était chargée de choses sur lesquelles on avait étendu une serviette fort propre. Du reste, toute la chambre paraissait tenue très proprement. Depuis huit jours la capitaine ne s’était pas enivré; il avait le visage enflé et jaune; son regard était inquiet, curieux et évidemment indécis; on voyait que Lébiadkine ne savait pas encore quel ton il devait prendre et quelle attitude servirait le mieux ses intérêts.
– Voilà, dit-il en promenant le bras autour de lui, – je vis comme un Zosime. Sobriété, solitude et pauvreté: les trois vœux des anciens chevaliers.
– Vous supposez que les anciens chevaliers faisaient de tels vœux?
– Je me suis peut-être trompé! Hélas, je n’ai pas d’instruction! J’ai tout perdu! Le croirez-vous, Nicolas Vsévolodovitch? ici, pour la première fois, j’ai secoué le joug des passions honteuses – pas un petit verre, pas une goutte! J’ai un gîte, et depuis six jours je goûte les joies de la conscience. Ces murs mêmes ont une bo
«N’ayant point d’abri pour la nuit,
pendant le jour tirant la langue»,
selon l’expression du poète! Mais… vous êtes tout trempé… Voulez-vous prendre du thé?
– Ne vous dérangez pas.
– Le samovar bouillait avant huit heures, mais… il est refroidi… comme tout dans le monde. Le soleil même, dit-on se refroidira à son tour… Du reste, s’il le faut, je vais do
– Dites-moi, Marie Timoféievna…
– Elle est ici, elle est ici, répondit aussitôt à voix basse Lébiadkine, – voulez-vous la voir? ajouta-t-il en montrant une porte à demi fermée.
– Elle ne dort pas?
– Oh! non, non, est-ce possible? Au contraire, elle vous attend depuis le commencement de la soirée, et, dès qu’elle a su que vous deviez venir, elle s’est empressée de faire toilette, reprit le capitaine; en même temps il voulut esquisser un sourire jovial, mais il s’en tint à l’intention.
– Comment est-elle en général? demanda Nicolas Vsévolodovitch dont les sourcils se froncèrent.
Le capitaine leva les épaules en signe de compassion.
– En général? vous le savez vous-même, mais maintenant… maintenant elle se tire les cartes.
– Bien, plus tard; d’abord il faut en finir avec vous.
Nicolas Vsévolodovitch s’assit sur une chaise.
Le capitaine n’osa pas s’asseoir sur le divan, il se hâta de prendre une autre chaise, et, anxieux, se prépara à entendre ce que Stavroguine avait à lui dire.
Soudain l’attention de celui-ci fut attirée par la table placée dans le coin.
– Qu’est-ce qu’il y a sous cette nappe? demanda-t-il.
– Cela? fit Lébiadkine en se retournant vers l’objet indiqué, – cela provient de vos libéralités: je voulais, pour ainsi dire, pendre ma crémaillère, et l’idée m’était venue aussi qu’après une si longue course vous auriez besoin de vous restaurer, acheva-t-il avec un petit rire; puis il se leva, s’approcha tout doucement de la table et enleva la nappe avec précaution. Alors apparut une collation très proprement servie et offrant un coup d’œil fort agréable: il y avait là du jambon, du veau, des sardines, du fromage, un petit carafon verdâtre et une longue bouteille de bordeaux.
– C’est vous qui vous êtes occupé de cela?
– Oui. Depuis hier je n’ai rien négligé pour faire ho
– Hum!… vous devriez vous asseoir.
– Re-con-nais-sant, reco
Stavroguine l’écoutait avec curiosité et fixait sur lui un regard sondeur. Évidemment le capitaine Lébiadkine, quoiqu’il eût cessé de s’enivrer, était loin d’avoir recouvré la plénitude de ses facultés mentales. Les gens qui se sont ado
– Je vois que vous n’avez pas du tout changé, capitaine, depuis plus de quatre ans, observa d’un ton un peu plus affable Nicolas Vsévolodovitch. – Cela prouve que la seconde partie de la vie humaine se compose exclusivement des habitudes contractées pendant la première.
– Grande parole qui tranche le nœud gordien de la vie! s’écria Lébiadkine avec une admiration moitié hypocrite, moitié sincère, car il aimait beaucoup les belles sentences. – Parmi toutes vos paroles, Nicolas Vsévolodovitch, il en est une surtout que je me rappelle, vous l’avez prononcée à Pétersbourg: «Il faut être un grand homme pour savoir résister au bon sens.» Voilà!