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– Tenez, ce que vous venez de dire est fort bien, me semble-t-il.

– Oui, oui… Je sens que je parle très bien. Je leur parlerai très bien, mais, mais que voulais-je donc dire d’important? Je perds toujours le fil et je ne me rappelle plus… Me permettez-vous de ne pas vous quitter? Je sens que votre regard et… j’admire même vos façons: vous êtes naïve, votre langage est ingénu, et vous versez votre thé dans la soucoupe… avec ce vilain petit morceau de sucre; mais il y a en vous quelque chose de charmant, et je vois à vos traits… Oh! ne rougissez et n’ayez pas peur de moi parce que je suis un homme. Chère et incomparable, pour moi une femme, c’est tout. Il faut absolument que je vive à côté d’une femme, mais seulement à côté… Je sors complètement du sujet… Je ne sais plus du tout ce que je voulais dire. Oh! heureux celui à qui Dieu envoie toujours une femme et… je crois que je suis comme en extase. Dans la grande route même il y a une haute pensée! Voilà, voilà ce que je voulais dire, voilà l’idée que je cherchais et que je ne retrouvais plus. Et pourquoi nous ont-ils emmenés plus loin? Là aussi l’on était bien, ici cela devient trop froid. À propos, j’ai en tout quarante roubles, et voilà cet argent, prenez, prenez, je ne saurais pas le garder, je le perdrais, ou l’on me le volerait, et… Il me semble que j’ai envie de dormir, il y a quelque chose qui tourne dans ma tête. Oui, ça tourne, ça tourne, ça tourne. Oh! que vous êtes bo

– Vous avez une forte fièvre, et j’ai mis sur vous ma couverture, mais, pour ce qui est de l’argent, je ne…

– Oh! de grâce, n’en parlons plus, parce que cela me fait mal; oh! que vous êtes bo

À ce flux de paroles succéda tout à coup un sommeil fiévreux, accompagné de frissons. Les voyageurs firent ces dix-sept verstes sur un chemin raboteux où la voiture cahotait fort. Stépan Trophimovitch s’éveillait souvent, il se soulevait brusquement de dessus le petit coussin que Sophie Matvievna lui avait placé sous la tête, saisissait la main de sa compagne et lui demandait: «Vous êtes ici?» comme s’il craignait qu’elle ne l’eût quitté. Il lui assurait aussi qu’il voyait en songe une mâchoire ouverte, et que cela l’impressio

Les voituriers arrêtèrent devant une grande izba à quatre fenêtres, flanquée de bâtiments logeables. S’étant réveillé, Stépan Trophimovitch se hâta d’entrer et alla droit à la seconde pièce, la plus grande et la plus belle de la maison. Son visage ensommeillé avait pris une expression très soucieuse. La maîtresse du logis était une grande et robuste paysa

Quoiqu’il parlât précipitamment, il paraissait avoir quelque peine à remuer la langue. La femme l’écouta d’un air peu aimable; elle ne fit aucune objection, mais son acquiescement muet était gros de menaces. Stépan Trophimovitch ne le remarqua pas et, du ton le plus pressant, demanda qu’on lui servît tout de suite à dîner.

Cette fois la maîtresse de la maison rompit le silence.

– Vous n’êtes pas ici à l’auberge, monsieur, nous ne do

Mais Stépan Trophimovitch ne voulut rien entendre. «Je payerai, seulement dépêchez-vous, dépêchez-vous!» répétait-il en gesticulant avec colère. Il demanda une soupe au poisson et une poule rôtie. La femme assura que dans tout le village il était impossible de se procurer une poule; elle consentit néanmoins à aller voir si elle n’en trouverait pas une, mais sa mine montrait qu’elle croyait par là faire preuve d’une complaisance extraordinaire.

Dès qu’elle fut sortie, Stépan Trophimovitch s’assit sur le divan et invita Sophie Matvievna à prendre place auprès de lui. Il y avait dans la chambre un divan et des fauteuils, mais ces meubles étaient en fort mauvais état. La pièce, assez spacieuse, était coupée en deux par une cloison derrière laquelle se trouvait un lit. Une vieille tapisserie jaune, très délabrée, couvrait les murs. Avec son mobilier acheté d’occasion, ses affreuses lithographies mythologiques et ses icônes rangés dans le coin de devant, cette chambre offrait un disgracieux mélange de la ville et de la campagne. Mais Stépan Trophimovitch ne do

– Enfin nous voici seuls, et nous ne laisserons entrer perso

Sophie Matvievna, qui paraissait fort inquiète, se hâta de l’interrompre:

– Savez-vous, Stépan Trophimovitch…

– Comment, vous savez déjà mon nom? fit-il avec un joyeux sourire.

– Tantôt j’ai entendu Anisim Ivanovitch vous nommer, pendant que vous causiez avec lui.

Et, après avoir regardé vers la porte pour s’assurer qu’elle était fermée et que perso

Tandis que Sophie Matvievna parlait avec une animation extrême, quelque chose comme un reproche se lisait dans le regard que Stépan Trophimovitch fixait sur elle; plusieurs fois il essaya de la faire taire, mais la jeune femme n’en poursuivait pas moins le cours de ses récriminations contre l’avidité des gens d’Oustiévo: déjà précédemment elle était venue dans ce village avec une «dame très noble», elles y avaient logé pendant deux jours en attendant l’arrivée du bateau à vapeur, et ce qu’on les avait écorchées! C’était même terrible de se rappeler cela… «Voyez-vous, Stépan Trophimovitch, vous avez demandé cette chambre pour vous seul… moi, ce que je vous en dis, c’est uniquement pour vous prévenir… Là, dans l’autre pièce, il y a déjà des voyageurs: un vieillard, un jeune homme, une dame avec des enfants; mais demain l’izba sera pleine jusqu’à deux heures, parce que le bateau à vapeur n’étant pas venu depuis deux jours arrivera certainement demain. Eh bien, pour la chambre particulière que vous avez louée et pour le dîner que vous avez commandé, ils vous demanderont un prix qui serait inouï même dans une capitale…»