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– Pourquoi donc? je ne vous avais pas promis ma visite.

– C’est vrai, mais vous avez mon manuscrit. Vous… l’avez lu?

– Un manuscrit? Comment?

Cette question causa le plus grand éto

– Mais pourtant vous l’avez apporté avec vous? reprit-il en regardant Pierre Stépanovitch d’un air épouvanté.

– Ah! c’est de ce Bonjour que vous parlez, sans doute…

– Merci.

– N’importe. Je l’avais tout à fait oublié et je ne l’ai pas lu, je n’ai pas le temps. Vraiment, je ne sais ce que j’en ai fait, il n’est pas dans mes poches… je l’aurai laissé sur ma table. Ne vous inquiétez pas, il se retrouvera.

– Non, j’aime mieux envoyer tout de suite chez vous. Il peut se perdre ou être volé.

– Allons donc, qui est-ce qui le volerait? Mais pourquoi êtes-vous si inquiet? Julie Mikhaïlovna prétend que vous avez toujours plusieurs copies de chaque manuscrit: l’une est déposée chez un notaire à l’étranger, une autre est à Pétersbourg, une troisième à Moscou; vous envoyez aussi un exemplaire à une banque…

– Mais Moscou peut brûler, et avec elle mon manuscrit. Non, il vaut mieux que je l’envoie chercher tout de suite.

– Attendez, le voici! dit Pierre Stépanovitch, et il tira d’une poche de derrière un rouleau de papier à lettres de petit format, – il est un peu chiffo

Karmazinoff saisit d’un geste rapide son manuscrit, l’examina avec sollicitude, s’assura qu’il n’y manquait aucune page, puis le déposa respectueusement sur une table particulière, mais assez près de lui pour l’avoir à chaque instant sous les yeux.

– À ce qu’il paraît, vous ne lisez pas beaucoup? remarqua-t-il d’une voix sifflante.

– Non, pas beaucoup.

– Et en fait de littérature russe, – rien?

– En fait de littérature russe? Permettez, j’ai lu quelque chose… Le long du chemin… ou En chemin… ou Au passage, je ne me rappelle plus le titre. Il y a longtemps que j’ai lu cela, cinq ans. Je n’ai pas le temps de lire.

La conversation fut momentanément suspendue.

– À mon arrivée ici, j’ai assuré à tout le monde que vous étiez un homme extrêmement intelligent, et maintenant, paraît-il, toute la ville raffole de vous.

– Je vous remercie, répondit froidement le visiteur.

On apporta le déjeuner. Pierre Stépanovitch ne fit qu’une bouchée de sa côtelette; quant au vin et au café, il n’en laissa pas une goutte.

– «Sans doute ce malappris a senti toute la finesse du trait que je lui ai décoché», se disait Karmazinoff en le regardant de travers; «je suis sûr qu’il a dévoré avec avidité mon manuscrit, seulement il veut se do

Il se leva et commença à se promener d’un bout de la chambre à l’autre, exercice hygiénique auquel il se livrait toujours après son déjeuner.

Pierre Stépanovitch ne quitta point son fauteuil et alluma une cigarette.

– Vous n’êtes pas ici pour longtemps? demanda-t-il.

– Je suis venu surtout pour vendre un bien, et maintenant je dépends de mon intendant.

– Il paraît que vous êtes revenu en Russie parce que vous vous attendiez à voir là-bas une épidémie succéder à la guerre?

– N-non, ce n’est pas tout à fait pour cela, répondit placidement M. Karmazinoff qui, à chaque nouveau tour dans la chambre, brandillait son pied droit d’un air gaillard. – Le fait est que j’ai l’intention de vivre le plus longtemps possible ajouta-t-il avec un sourire fielleux. – Dans la noblesse russe il y a quelque chose qui s’use extraordinairement vite sous tous les rapports. Mais je veux m’user le plus tard possible, et maintenant je vais me fixer pour toujours à l’étranger; le climat y est meilleur et l’édifice plus solide. L’Europe durera bien autant que moi, je pense. Quel est votre avis?

– Je n’en sais rien.

– Hum. Si là-bas, en effet, Babylone s’écroule, sa chute sera un grand événement (là-dessus je suis entièrement d’accord avec vous, quoique je ne voie pas la chose si prochaine); mais ici, en Russie, ce qui nous menace, ce n’est même pas un écroulement, c’est une dissolution. La sainte Russie est le pays du monde qui offre le moins d’éléments de stabilité. Le populaire reste encore plus ou moins attaché au dieu russe, mais, aux dernières nouvelles, le dieu russe était bien malade, à peine s’il a pu résister à l’affranchissement des paysans, du moins il a été fort ébranlé. Et puis les chemins de fer, et puis vous… je ne crois plus du tout au dieu russe.

– Et au dieu européen?

– Je ne crois à aucun dieu. On m’a calomnié auprès de la jeunesse russe. J’ai toujours été sympathique à chacun de ses mouvements. On m’a montré les proclamations qui circulent ici. Leur forme effraye le public, mais il n’est perso

– Non, mais tout à l’heure vous parliez des proclamations, dites-moi ce que vous en pensez.

– On en a peur, cela prouve leur puissance. Elles déchirent tous les voiles et montrent que chez nous on ne peut s’appuyer sur rien. Elles parlent haut dans le silence universel. En laissant de côté la forme, ce qui doit surtout leur assurer la victoire, c’est l’audace, jusqu’ici sans précédent, avec laquelle leurs auteurs envisagent en face la vérité. C’est là un trait qui n’appartient qu’à la génération contemporaine. Non, en Europe on n’est pas encore aussi hardi, l’autorité y est solidement établie, il y a encore là des éléments de résistance. Autant que j’en puis juger, tout le fond de l’idée révolutio