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Pokrovski était un jeune homme pauvre, extrêmement pauvre. Sa santé ne lui permettait pas de suivre régulièrement les cours, et c'est plutôt par une sorte d'habitude qu'on continuait à le qualifier d'étudiant. Il menait une existence modeste, retirée, silencieuse, si bien que nous ne l'entendions même pas de notre chambre. Il paraissait étrange: marchant avec tant de gaucherie, saluant avec tant de maladresse timide, parlant de façon si bizarre. Au début, je ne pouvais pas le regarder sans rire. Sacha lui jouait constamment des tours, surtout pendant les leçons. Il était, par surcroît, irascible, se fâchait tout de suite; il se mettait hors de lui pour des bêtises, criait, se plaignait de nous et, bien souvent, rentrait furieux dans sa chambre sans achever la leçon. Il passait son temps chez lui à lire des livres. Il en avait une grande quantité, et des ouvrages chers, rares. Les quelques leçons qu'il do

Avec le temps, j'appris à le co

Moi aussi, au commencement, toute grande fille que je fusse, je me divertissais avec Sacha à ses dépens. Il nous arrivait de nous creuser la tête durant des heures, à ma cousine et à moi, pour imaginer de quelle façon nous pourrions le chicaner encore et le mettre hors de lui. Il était affreusement drôle quand il éclatait de colère et cela nous amusait énormément. (J'ai honte aujourd'hui de devoir l'avouer.) Un jour, nous le poussâmes à bout par quelque sotte gaminerie, et les larmes lui vinrent aux yeux tandis qu'il murmurait: «Méchants enfants.» J'entendis fort bien ces mots et me sentis très confuse tout à coup. J'avais honte, cela me faisait mal, je me sentais émue de pitié pour lui. Je me souviens que j'ai rougi jusqu'aux oreilles; je le priai, presque en pleurant moi-même, de se calmer, de ne pas nous en vouloir de nos stupides plaisanteries; mais il ferma brusquement le livre sans achever la leçon et se retira dans sa chambre. Toute la journée je fus tourmentée de remords. La pensée que nous, des enfants, l'avions poussé aux larmes par notre cruauté m'était intolérable. Ces larmes, nous les avions donc attendues, souhaitées. Nous avions désiré le voir pleurer. Nous étions parvenues à lui faire perdre toute patience. Nous l'avions amené de force, lui qui était malheureux déjà, à prendre conscience, le pauvre, de son sort misérable! Je ne pus dormir de la nuit, en proie au dépit, à la tristesse, au remords. On prétend que le remord soulage l'âme, c'est tout à fait faux. Une piqûre d'amour-propre se mêlait étrangement à mon chagrin. Cela me chicanait qu'il m'eût traitée en enfant. À cette époque j'avais déjà quinze ans.

À partir de ce jour, je me torturai l'esprit pour trouver le moyen de le faire changer d'opinion sur moi. Je forgeais mille plans. Mais j'étais, en certaines circonstances, timide et craintive. Dans la situation où je me trouvais, je n'osais me résoudre à rien et me bornais à rêver. (Et Dieu sait quels rêves!) Mais je cessai de le chicaner avec Sacha, et il ne se fâcha plus contre nous. Néanmoins, cela paraissait insuffisant à mon amour-propre.

Il faut que je dise maintenant quelques mots de l'homme le plus bizarre, le plus curieux et le plus pitoyable que j'aie rencontré de ma vie. Si j'en parle ici, à cet endroit exactement de mes notes, c'est parce que je n'avais presque pas fait attention à lui jusqu'à cette époque. Mais tout ce qui touchait à Pokrovski commença à m'intéresser, du jour au lendemain.

On apercevait parfois, dans notre maison, un petit vieux malpropre, mal vêtu, griso

J'ai su par la suite en détail l'histoire de ce pauvre vieillard. Il avait servi jadis quelque part; mais, dépourvu des moindres dons de l'intelligence et insignifiant de sa perso

Le jeune Pokrovski passa du pensio

Quant au vieux Pokrovski, le chagrin que lui causait la méchanceté de sa seconde femme le fit sombrer dans le vice le plus abominable, et il était presque continuellement ivre. Sa femme le battait, l'obligeait à coucher à la cuisine et l'amena à un tel point d'abdication qu'il finit par accepter les coups sans protester et ne se plaignit plus des mauvais traitements qu'il subissait. C'était un homme moins âgé, en réalité, qu'il ne paraissait; mais ses mauvais penchants l'avaient conduit jusqu'au seuil de la folie. L'unique sentiment élevé qui lui restait était un amour sans borne pour son fils. On prétendait que le jeune Pokrovski ressemblait comme une goutte d'eau à sa mère. Peut-être est-ce le souvenir de sa première femme, si bo