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Zofia avisa la cicatrice qui suintait sous l'accroc du pantalon en tweed au motif prince-de-galles.

– Jules, vous devez aller faire soigner cette jambe!

– Ah, ne recommence pas, s'il te plaît, elle va très bien ma jambe!

– Si on ne nettoie pas cette plaie, elle sera gangrenée dans moins d'une semaine et vous le savez très bien!

– J'ai déjà vécu la pire des gangrènes, ma jolie, alors une de plus, une de moins! Et puis, depuis le temps que je demande à Dieu de venir me rechercher, il faut bien que je le laisse faire. Si je me soigne à chaque fois que j'ai quelque chose de travers, à quoi ça sert d'implorer de partir de cette foutue terre! Alors tu vois, ce bobo, c'est mon ticket gagnant pour l'ailleurs.

– Qui vous met des idées aussi stupides dans la tête?

– Perso

Ni mur ni toit, perso

– Jules, je vous conduis au dispensaire!

– Je croyais que tu travaillais à la sécurité du port, pas à l'Armée du Salut!

Zofia tira de toutes ses forces sur le bras du clochard pour l'aider à se relever. Il ne lui facilita pas la tâche mais finit bon gré mal gré par l'accompagner jusqu'à sa voiture. Elle lui ouvrit la portière, Jules passa sa main dans sa barbe, hésitant. Zofia le regarda, silencieuse. Les rides magnifiques autour de ses prunelles azur composaient les fortins d'une âme riche d'émotions. Autour de sa bouche épaisse et souriante se dessinaient d'autres calligraphies, celles d'une existence où la pauvreté n'était que celle de l'apparence.

– Ça ne va pas sentir très bon dans ton carrosse. Avec cette foutue guibole, je n'ai pas pu aller jusqu'aux douches ces derniers jours!

– Jules, si l'on dit que l'argent n'a pas d'odeur, pourquoi un peu de misère en aurait-elle? Arrêtez de discuter et montez!

Après avoir confié son passager aux soins du dispensaire, elle redescendit vers les docks. En chemin, elle fit un crochet pour rendre visite à Miss Sheridan: elle avait un précieux service à lui demander. Elle la trouva sur le pas de sa porte. Reine avait quelques courses à faire et, dans cette ville réputée pour ses rues pentues où chaque pas est un defi pour une perso

Confortablement installé dans la cafétéria du 666 Market Street, Lucas griffo

La veille, dans l'avion de New York, la lecture d'un article du San Francisco Chronicle sur le groupe immobilier A amp;H avait illuminé l'œil de Lucas: la physionomie rondouillarde de son vice-président s'offrait sans retenue à l'objectif du photographe. Ed Heurt, le H de A amp;H, excellait dans l'art de se pavaner d'interview en conférence de presse, vantant sans relâche les incommensurables contributions de son groupe à l'essor économique de la région. L'homme, qui ambitio

C'est à cette occasion que Lucas avait croisé la route d'Ed Heurt.

L'impressio

Il était onze heures ce matin et, dans une heure, Ed présenterait Lucas à son associé, Antonio Andric, le président du groupe.

Le A de A amp;H dirigeait d'une main de fer dans un gant de velours le vaste réseau commercial qu'il avait su mailler au fil des a

Lucas hésita avant de renoncer à une huitième vie

S'accordant finalement un petit pain au chocolat, Il conclut qu'il était impossible de louer, vendre ou acheter le moindre immeuble ou parcelle de terrain dans toute la vallée sans traiter avec le groupe qui l'employait depuis la veille au soir. La plaquette publicitaire et son ineffable slogan: «L'immobilier intelligent» lui permirent d'affiner ses plans.

A amp;H était une entité à deux têtes, son talon d'Achille se situait à la jonction des deux cous de l'hydre. Il suffirait que les deux cerveaux de l'organisation aspirent au même air pour en venir à s'étouffer mutuellement. Qu'Andric et Heurt se disputent la barre du navire, et le groupe ne tarderait pas à dériver. Le naufrage brutal de l'empire A amp;H attiserait vite l'appétit des grands propriétaires, entraînant la déstabilisation du marché immobilier dans une vallée où les loyers étaient des piliers fondamentaux de la vie économique. Les réactions des places financières ne se feraient pas attendre et les entreprises de la région seraient vite asphyxiées.

Lucas compulsa quelques do

Les milieux financiers n'ayant d'égale à leurs certitudes passagères que leur frilosité permanente, les milliards qui se jouaient à Wall Street sur les entreprises de haute technologie se volatiliseraient en quelques semaines, infligeant un superbe infarctus au cœur du pays.