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Vêtus du frac et gantés, Keller et Bourdovski avaient un air fort convenable; seul, Keller inspirait encore quelque crainte au prince et à son entourage par son humeur trop manifestement batailleuse; il regardait d’un œil fort hostile les badauds attroupés autour de la maison.
Enfin, à sept heures et demie, le prince se rendit en voiture à l’église. Remarquons à ce propos qu’il avait tenu à ne négliger aucune des coutumes traditio
– Quelle belle femme!
– Ce n’est ni la première ni la dernière! [70]
– Le mariage couvre tout, imbéciles!
– Non, trouvez donc une pareille beauté! Hourra! s’exclamaient les plus proches.
– Une princesse! Pour une princesse comme celle-là je vendrais mon âme! s’écria un employé de bureau. – Une nuit au prix de ma vie!…
Nastasie Philippovna s’avança; son visage était pâle comme un linge, mais ses grands yeux noirs jetaient sur les curieux des regards brûlants comme des charbons ardents. Ces regards, la foule ne put les supporter; l’indignation fit place à des clameurs d’enthousiasme. La portière de la voiture était ouverte et déjà Keller tendait la main à la mariée, lorsque celle-ci poussa un cri et, quittant le perron, piqua droit sur la foule. Les gens du cortège restèrent paralysés de stupeur; le public s’écarta devant elle et à cinq ou six pas du perron apparut soudain Rogojine. Elle avait aperçu son regard parmi tout ce monde. Elle courut vers lui comme une folle et lui saisit les deux mains:
– Sauve-moi! Emmène-moi! Où tu voudras, à l’instant même!
Rogojine l’enleva presque à bras-le-corps et la porta pour ainsi dire vers sa voiture. Puis en un clin d’œil il sortit un billet de cent roubles de son porte-mo
– À la gare! Si tu arrives avant le départ du train, tu auras encore cent roubles!
Il sauta dans la voiture à côté de Nastasie Philippovna et ferma la portière. Sans un instant d’hésitation le cocher fouetta ses chevaux. Plus tard, Keller, en racontant l’événement, s’excusa de s’être laissé prendre au dépourvu: «Une seconde de plus, et je me serais ressaisi; je n’aurais pas laissé faire cela!» Bourdovski et lui furent sur le point de prendre une autre voiture qui se trouvait là pour se lancer à la poursuite des fugitifs, mais presque aussitôt ils se ravisèrent en prétextant «qu’il était trop tard et qu’on ne la ferait pas revenir de force».
– Et puis le prince n’en voudra plus! décida Bourdovski tout bouleversé.
Rogojine et Nastasie Philippovna arrivèrent à temps à la gare. Après être descendus de voiture et presque au moment de monter en wagon, Rogojine arrêta à la hâte une jeune fille qui passait, coiffée d’un foulard et vêtue d’une mantille foncée, défraîchie, mais encore convenable.
– Voulez-vous accepter cinquante roubles pour votre mantille? lui dit-il en lui tendant brusquement l’argent.
Avant qu’elle fût revenue de sa stupeur et eût compris de quoi il s’agissait, il avait glissé les cinquante roubles dans sa main, lui avait enlevé sa mantille et son foulard et les avait jetés sur les épaules et sur la tête de Nastasie Philippovna. La toilette trop fastueuse de celle-ci aurait attiré les regards et fait sensation dans le wagon. Ce n’est qu’ensuite que la jeune fille comprit la raison pour laquelle on lui avait acheté à un tel prix des hardes sans valeur.
Le bruit de l’aventure arriva à l’église avec une rapidité incroyable. Lorsque Keller se fraya passage jusqu’au prince, nombre de gens qu’il ne co
Il pâlit, mais reçut cette nouvelle avec calme, en disant d’une voix à peine perceptible: «J’avais peur, mais je ne m’attendais tout de même pas à cela…» Puis, après un instant de silence, il ajouta: «Au reste… étant do
On offrit des sièges aux nouveaux venus, la conversation s’engagea et le thé fut servi; tout cela se fit avec modestie, mais très convenablement, ce qui ne laissa pas de surprendre un peu ces hôtes inattendus. Il y eut bien certaines tentatives pour égayer la conversation et l’aiguiller vers le sujet «voulu»; on risqua quelques questions indiscrètes et quelques remarques «malicieuses». Le prince répondit à tout le monde avec tant de simplicité, de bonhomie et en même temps de dignité et de confiance dans la bienséance de ses hôtes que les questions déplacées cessèrent d’elles-mêmes. Peu à peu le tour de l’entretien devint presque sérieux. Un monsieur prit fait d’une réflexion pour affirmer soudain sur un ton outré qu’il ne vendrait pas ses terres, quoi qu’il advînt; il attendrait, il verrait venir; «les entreprises valent mieux que l’argent»; «oui, mon cher monsieur, conclut-il, voilà en quoi consiste mon système économique, sachez-le!» Comme il s’adressait au prince, celui-ci l’approuva avec chaleur, bien que Lébédev lui eût chuchoté à l’oreille que ce monsieur n’avait jamais eu le plus petit bien au soleil.
[70] Sous-entendu: qui devient princesse après avoir mené une vie déréglée. – N. d. T.