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Avant d'entrer à Dolchanka, la route faisait une courbe serrée en épousant la boucle de la rivière. Si l'on regardait derrière soi, on pouvait voir l'endroit qu'on venait de dépasser, comme on voit, dans un virage, les derniers wagons du train. Pavel se retourna et dans la lumière rouge du couchant qui rasait le sol, il vit la poussière de ses pas qui ondoyait encore dans l'air immobile et chaud, de l'autre côté du chemin incurvé. Il vit plus que cette trace. Il s'imagina presque, tel qu'il était il y a un instant: un soldat qui venait de nettoyer ses bottes, de rajuster sa vareuse, de laver son visage en puisant de l'eau tiède au milieu des joncs. Et se sentit, pour quelques secondes, très éloigné de ce double heureux et tout ému par le retour. Il dépassa le bosquet à l'entrée du village, tira encore une fois sur le bas de sa vareuse et soudain s'arrêta, puis courut, et de nouveau s'arrêta.

Ce qu'il vit ne l'effraya pas, tant le calme était profond. La verdure des vergers devenus sauvages recouvrait presque entièrement les restes des isbas calcinées. Les arbres avaient poussé en désordre, à travers la rue, en rompant sa ligne droite. Dolchanka n'existait plus. Mais ses ruines n'avaient pas la violence de la destruction récente. Les pluies avaient depuis longtemps délavé la noirceur des murs brûlés, les herbes folles cachaient les pierres des fondements. Seuls les fours dressaient encore leurs cheminées, indiquant l'emplacement des maisons. Pavel s'accroupit, tira la petite porte en fonte du fourneau – le grincement des gonds était l'unique bruit évoquant la présence humaine dans ce silence végétal.

Il parla à haute voix, en marchant lentement le long de la grand-rue. Les mots, même venant au hasard, do

Il passa la nuit dans ce carré de rondins noircis qui traçaient encore, au milieu des broussailles, la place de leur maison disparue. À] présent, il ne souffrait plus. Dès les premiers pas autour de cet ancien incendie (sous les décombres des poutres réduites à des morceaux de charbon, il avait aperçu un lit de fer, tout noir, et l'avait reco

Il quitta le village avant la clarté du jour. En marchant, il se sentait suivi par son propre regard. Un regard de mépris. Il savait que s'il avait manqué de courage, c'était à cause de la femme aux mains tachées de jus de framboise.

Au début, il sut trouver des prétextes à ses errances. Il essaya, en vain, de retrouver sa sœur et passa plusieurs mois à tourner d'une ville à l'autre, dans la région. Puis alla à Leningrad pour rencontrer la famille de Marelst, se persuadait-il, comme s'il y avait encore un espoir de voir quelqu'un de vivant après un silence de plusieurs a

Dès qu'il restait plusieurs semaines à un endroit, il commençait à oublier. L'oubli, en cet après-guerre, était plus que jamais le secret du bonheur. Ceux qui n'avaient pas voulu oublier buvaient, se do

Un jour, ce bonheur le happa. La femme ressemblait à la cueilleuse de framboises et même était encore plus proche de ce que l'homme affamé de chair attend: cette plénitude pesante du corps qui do

Deux fois seulement, il douta de ce bonheur. Un soir, il observait sa compagne qui touillait le contenu d'une large poêle d'où montait le graillon bleuâtre des lardons. «Elle le touille comme pour les cochons», pensa-t-il sans méchanceté, tout engourdi par la journée de travail sous la pluie et par le bonheur. «Mais on peut très bien devenir un cochon si ça continue», se dit-il, en sentant une faible pulsation d'éveil, un afflux de souvenirs. Et il se hâta de replonger dans l'agréable torpeur du soir.

La seconde fois (à cause des froids, leur équipe rentra plus tôt que prévu, il enleva ses bottes trop embourbées dans l'entrée et monta sans bruit), ce bonheur faillit faire de lui un tueur. La porte de la chambre était entrouverte et déjà de la cuisine, il vit sa compagne, nue, et, collé à elle, un homme très maigre qui semblait, en soufflant, vouloir la pousser hors du lit. La hache qu'il chercha dans l'entrée ne tomba pas sous son regard. Ces quelques secondes de recherche le calmèrent. «Aller en taule à cause de cette tranche de lard et de ce ver au cul ridé? Pas fou…» Il chaussa ses bottes et se dépêcha de sortir en comprenant que pour tuer il aurait suffi de voir le visage de la femme, d'entendre sa voix. Il passa la nuit chez un ami et ne dormit pas, tantôt presque indifférent, tantôt inventant une vengeance. Dans un moment de lassitude, il crut comprendre quel genre de femme était celle dont il avait partagé la vie pendant une a