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Il sentit le danger avant même que Renard ne s'arrêtât. Un rapide frisson parcourut la peau du cheval. Renard stoppa, puis se mit à reculer dans un dansotement nerveux, repoussant la pouliche ensommeillée. «Les loups…», pensa Nikolaï et il attrapa la crosse du fusil derrière son dos. Le cheval continuait à piétiner et soufflait par saccades comme pour chasser les mouches. L'ombre au milieu des arbres était déjà trop épaisse, l'œil ne démêlait plus les contours. Et la lune très basse brouillait la vue par son miroitement laiteux. Les troncs étaient doublés de reflets blafards. Encore invisible, quelqu'un ou quelque chose guettait…

Renard fit un écart rapide, en tirant derrière lui la pouliche. Une tache noire, une loque de fourrure hérissée, jaillit presque à leurs pieds et disparut dans la broussaille. C'est en suivant la fuite de cette bête que Nikolaï baissa les yeux et les vit. A l'angle de la clairière, dans la lueur trouble d'avant la nuit, ces têtes qui sortaient de la terre et, plus près des buissons, le désordre de quelques corps étendus.

Dans un premier élan, Nikolaï tourna bride, prêt à repartir et presque rasséréné par sa découverte, moins dangereuse qu'une rencontre avec des vivants. Mais, une seconde après, il pensa qu'il serait intelligent d'examiner le mode d'exécution et de voir, ainsi, qui il risquait de croiser sur la route, le lendemain matin. Il sauta à terre, laissa Renard qui frisso

Ordo

Nikolaï revint vers Renard, lui tapota la joue et se dit qu'ils avaient été tous deux plus effrayés par les sauts du petit carnassier noir qui rongeait les cadavres que par ces têtes sortant de la terre. Au moment de monter, il entendit la pouliche gémir doucement. Il se souvint que Renard, en reculant, l'avait bousculée et avait peut-être trop serré le nœud du licou. Il redescendit, relâcha la corde, ébouriffa la crinière de la jeune bête… Soudain le gémissement se répéta, mais il venait de la clairière.

«De toute façon, il crèvera», pensa Nikolaï en mettant le pied à l'étrier. Ce n'était plus un gémissement, mais une longue expiration de douleur qui chuinta dans l'obscurité. Nikolaï hésita. Il imagina la nuit sur la clairière, cet homme enterré qui verrait s'approcher les loups ou sentirait les morsures d'un rongeur. Il empoigna le fusil et alla vers les morts.

Parmi les blessés qu'on achevait à la guerre, il en co

Il le découvrit un peu à l'écart des autres. Un tout jeune soldat dont la tête rasée se dressait sur un tertre noir. Nikolaï s'inclina, toucha le cou de l'enterré, ne trouva aucune blessure. Le soldat ouvrit les yeux et gémit longuement sur un ton rythmé comme pour prouver qu'il s'agissait d'un être humain. Nikolaï alla vers Renard («Je pars maintenant! Qu'ils aillent tous au diable!» souffla en lui une voix), hésita, tira une gourde, revint vers la tête. Le soldat but, s'étrangla, toussa avec une sonorité déjà presque vivante. Nikolaï se mit à creuser, d'abord avec les mains pour dégager le cou puis, en arrivant aux épaules, avec la lame d'une hache. Il libéra le dos, trouva, comme il l'attendait, les bras ramenés en arrière et noués avec un fil de fer. En descendant plus bas, il constata avec satisfaction que le soldat avait été enterré non pas debout, mais à genoux, pour gagner du temps sans doute.

Il fallait maintenant l'extraire. Nikolaï se mit derrière le corps toujours inerte, trouva un bon appui pour ses pieds, attrapa le soldat sous les bras. Et le relâcha aussitôt. En empoignant l'enterré, ses doigts venaient de presser des seins féminins…

Il saisit l'une des mains libérées, la regarda en la tournant vers la lune. La main était glacée, meurtrie, noire de terre. Mais c'était bien une main de femme, il ne pouvait se tromper.

Avec un homme, tout eût été plus facile. Il l'aurait basculé sur le dos, puis l'aurait tiré de son trou. Mais avec elle… En bafouillant des jurons qu'il n'entendait même pas, Nikolaï creusa en avant du corps. Ses doigts touchaient les lambeaux d'une grosse laine et la peau nue qui apparaissait dans les déchirures. Plus au fond, la terre était tiède, réchauffée par la vie qui se répandait avant de s'éteindre.

La femme ne disait rien, ses yeux mi-clos semblaient ne pas voir l'homme qui la déterrait. Nikolaï, couché devant elle, écartait la terre par larges brassées, tel un nageur. C'est en arrivant à mi-corps, en dégageant le ventre, que d'un coup il se redressa sur les genoux et secoua la tête comme pour se débarrasser d'une vision. Puis se pencha, et déjà avec une autorité d'adulte tâta ce torse maculé de terre, ce ventre rond, lourd d'une vie.

Elle resta immobile, recroquevillée près du grand feu qu'il avait allumé dans un renfoncement de la berge escarpée. Deux seaux remplis d'eau chauffaient suspendus au-dessus des flammes. Nikolaï travaillait comme il l'eût fait à la construction d'une maison ou à la forge. Des gestes précis, sûrs. Les pensées qui s'entrechoquaient dans sa tête n'avaient aucun lien avec ce qu'il faisait. «Qu'est-ce que tu vas faire d'elle? Et si elle meurt demain matin? Et l'enfant?» Il se disait aussi que d'habitude, dans ces tueries, on ouvrait le ventre des femmes enceintes et on piétinait l'enfant. Et que les tueurs dans la clairière étaient probablement ivres ou trop pressés. Et qu'on avait déjà tué tant de monde durant cette guerre qu'on devenait paresseux… Il ne s'écoutait pas. Ses mains cassaient du bois, tiraient du feu des tisons, les étalaient sur l'argile de la rive. Quand le sol fut suffisamment chaud, il piétina la braise, la recouvrit de jeunes branches, une brassée puis une autre, allongea sur cette couche chaude le corps absent de la femme. L'eau dans les seaux était déjà brûlante. Il la coupa avec l'eau de la rivière. Puis déshabilla la femme, jeta ses haillons dans le feu et se mit à arroser ce corps taché de fange et de sang. Il l'enduisit doucement avec des cendres encore tièdes, le retourna, le lava, puisa de l'eau dans le courant, la remit à chauffer. À chaque nouveau jet, l'odeur âcre de la souillure et de la terre se dissipait un peu plus, emportée par une coulée noirâtre qui se perdait dans la rivière. C'était la senteur du jeune feuillage trempé dans l'eau chaude qui se dégageait maintenant de ce corps féminin. En reprenant vie, la femme pour la première fois leva le visage et posa sur Nikolaï un regard qui enfin comprenait. Elle était assise, les bras serrés sur la poitrine, au milieu d'un petit lac qui fumait dans la nuit. Il voulut la questio