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Je lui dis mon nom, rappelle nos conversations au téléphone, mes lettres. Son sourire ne parvient pas à effacer entièrement l'ombre d'aigreur tapie dans ses rides. Je ne sais pas s'il reco
Je n'ai rien à lui apprendre. Dans ma première lettre, longue d'une trentaine de pages, j'ai raconté, avec une application de chroniqueur, tout ce que je savais de Jacques Dorme, de l'Alsib, de la semaine que le pilote a passée à Stalingrad. Non, pas tout, loin de là. Tel un archéologue, je voulais simplement que cette histoire s'ajoute à l'histoire de leur pays, comme un objet d'art national découvert à l'étranger et rapatrié. Je lui parle de mon voyage en Sibérie, de la maison du Bord, de la montagne du Trident… Ce voyage, fait au début de l'a
Je m'interromps en voyant ses lèvres qui essayent un sourire instable, douloureusement étiré. Sa voix est plus haute qu'avant, presque aiguë: «En France? Dans sa ville natale? Pour quoi faire? Pour l'enterrer dans ce cimetière transformé en dépotoir? Dans cette ville où les gens n'osent plus sortir de chez eux? Pour qu'il entende ça?»
Une voiture longe les maisons, le déferlement des slogans cadencés par la batterie éventre la maison. Le bruit des scooters perce à travers le rap. Le Capitaine dit, plutôt crie quelque chose mais je ne l'entends pas, il comprend que je ne l'ai pas entendu. Je saisis juste ses dernières paroles: «… sous les crachats…»
Le temps se fige. Je regarde son visage parcouru de rapides frémissements, ses lèvres rentrées et mordues, son menton qui tremble. C'est un vieil homme qui de toutes ses forces lutte contre les larmes. Je reste immobile, muet, totalement incapable d'un geste, d'un mot qui briseraient ce face-à-face de douleur. Le petit critique parisien qui me traitera de métèque aura raison: je ne serai jamais français car je ne sais pas ce qu'il faut dire dans une situation pareille. Je le sais en russe, je ne saurais pas, et d'ailleurs je ne voudrais pas savoir le dire en français… Ses yeux restent secs, ils rougissent seulement.
Par une brusque tension des mâchoires, réussit à maîtriser son visage qui paraît à présent creusé comme après un très long deuil. D'une voix usée, sourde, il toussote plus qu'il ne dit: «Non, non, cela est inutile… Les journalistes, les discours. Trop tard… Et puis, vous savez, Jacques était un garçon très discret…» Je vois ses lèvres se crisper de nouveau. Il se lève, se tourne vers les photos accrochées au mur. Il a besoin de ne pas être vu pendant quelques secondes. Je me lève aussi et, en restant derrière lui, j'écoute ses commentaires. Sur l'une des photos, ils sont tous deux sur le perron de la maison. De cette maison. Dans cette rue. Le timbre de ses paroles est encore inégal, glissant souvent au-dessus des sonorités qui font mal.
Le cliquetis des assiettes parvient de la cuisine. Il saisit le prétexte: «Liên, il est prêt, ton thé?» Sa femme apparaît à l'instant même, un plateau avec les tasses dans les mains, l'air de dire: «Je voulais vous laisser parler tous les deux, entre hommes. Comment peux-tu ne pas le comprendre?» Il le comprend, l'aide à poser le plateau, la retient, lui serrant les épaules: «Reste avec notre invité, je m'occupe du gâteau…» Il va dans la cuisine. La femme, me voyant près des photos, reprend le commentaire interrompu. «Ça, c'est à Saigon…» Un quai, le flanc clair d'un bateau, elle et lui, habillés de blanc, jeunes, les yeux cillant sous le soleil. «Celle-ci, c'est au Sénégal. Et ça, c'est chez vous, à Odessa, oui, le fameux escalier d'Eisenstein…» Elle me parle de leurs voyages, non pas comme font les touristes mais en parcourant tout simplement les étapes de leur vie.
«Li, je ne trouve pas la petite pelle!» Elle me sourit, s'excuse, va rejoindre son mari dans la cuisine. Je contourne les fauteuils, m'arrête à l'autre bout du salon. Au mur, un portrait: un homme jeune, au visage franc et grave, une moustache fournie et, dans l'angle du cliché, cette date, 1913. Le père.
Cette heure passée dans la maison natale de Jacques Dorme me laisse une impression de départ tout proche. Non pas de mon départ pour Paris, non. Mais la conscience claire que nos paroles réso
Leur maison, une vraie maison familiale, est pourtant tout imprégnée par la mémoire lente des générations, par ce reflet humain que pre
Notre conversation, où je sais qu'il ne faut plus évoquer Jacques Dorme, vacille souvent au bord de cet effacement. Le Capitaine parle de l'église que j'ai vue en venant, une curiosité locale. Et il se tait, confus, se rappelant au même moment que moi, sans doute, les vieux murs tagués, les recoins derrière l'abside souillés d'urine. Il me montre un livre à la couverture rouge et or, le premier qu'il a lu, enfant. Il l'ouvre avec un sourire, déclame un début de phrase, le referme brusquement: le bruit du rodéo dans la rue empêche de parler. Nous passons quelques secondes sans bouger, échangeant des coups d'œil gênés, attendant que le vacarme cesse. Le hurlement scandé du chanteur fait entendre une rime: «en prison – manteau de vison». La lutte des classes…
Sortant sur le perron, nous restons un instant dans la pénombre du crépuscule d'hiver, le Capitaine vérifiant un trousseau de clefs, moi essayant de distinguer le fond du jardin dont les arbres do