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Alexandra avait probablement deviné au-delà de ce que les lettres et les conversations ne lui en laissaient savoir. Elle n'était pas venue réveillo
Je n'avais pas alors (je ne sais si je l'ai aujourd'hui) une meilleure définition de l'amour que cette sorte de prière silencieuse qui relie deux êtres, séparés par l'espace ou la mort, dans une intuition permanente des douleurs et des instants de joie vécus par l'autre.
La douleur était, ce jour-là, d'examiner un lourd Douglas C-47 qu'on avait réussi à suivre comme une bête blessée en pistant un filet de sang: malgré une tempête de neige, sur le versant rocheux où l'appareil s'était écrasé, cette longue traînée fauve, la couleur du carburant, jaillie au milieu du blanc infini. Couleur chaude dans ce monde de glace. Des vies chaudes, soudainement anéanties, et dont Jacques Dorme se rappelait encore les visages, les voix… La poignée de main de ce pilote qui, avant de monter dans l'avion, lui avait parlé de son fils de trois ans resté à Moscou. Une chaude poignée de main.
Par ces froids, tout liquide se figeait dans les entrailles des machines. L'huile se solidifiait en gelée. Et même l'acier devenait fragile comme du verre. L'air tentait de dissoudre les avions dans sa substance de cristal. Les pilotes passaient tout près de la zone qui battait les records du froid terrestre: «Moins soixante-douze degrés!» avait a
La joie était d'apprendre une technique pour lutter contre la carapace de gel qui, en vol, s'épaississait et peu à peu enrobait l'avion tout entier. Il fallait changer régulièrement le régime du moteur: les vibrations, en variant, fendillaient la croûte de glace.
La joie était de penser qu'une dizaine d'avions de plus se dirigeait vers Stalingrad où l'issue de la bataille dépendait peut-être de ces dix appareils arrivés à temps. Ou même de ce seul chasseur qu'il conduisait, lui, de cet Aircobra alourdi, distances sibérie
En avril 1944, il devint ce qu'on appelait dans le langage des pilotes un «leader». Aux commandes d'un bombardier – un Boston ou un Boeing 25 – il guidait désormais une dizaine ou une quinzaine d'Aircobra en ressentant tout autrement le poids de cette petite escadrille dans la balance de la guerre.
La joie était dans la confiance que les autres avaient en lui, dans la lumière convalescente du soleil polaire qui se montrait de plus en plus longuement, dans le dévouement des gens au sol qui par temps de blizzard, marquaient les pistes avec des branchages de sapin. Et aussi dans la pensée que ces vols du bout du monde avançaient la libération de son pays natal.
Un jour, il lui fut do
Pendant le repas, il sentit que leurs voix étaient faussées par l'impossibilité d'avouer, par la honte aussi. La honte qu'un étranger ait vu cela. L'unique chose vraie qu'il apprendrait, à ce dîner, serait le «règlement», les paroles répétées machinalement par les gardes avant le départ de la colo
La nuit, dans la carlingue noire d'un Douglas de transport qui les ramenait à leur base, il resta éveillé, ses pensées revenant sans cesse à cet étrange pays dont il parlait déjà bien la langue, qu'il croyait si bien co
Le souvenir de cette mort empêchait la joie facile qu'il éprouvait avant: la luminescence douce, bleutée du tableau de bord des Boston, bien plus agréable que l'éclairage cru dans les avions russes, le confort presque superflu du cockpit et, à l'atterrissage, une mécanique parfaitement obéissante. En descendant sur la piste, il se rappelait à présent la file indie
Il se souvint de lui à la fin du mois d'août 1944, mais d'une façon nouvelle. Ce jour-là tous ses camarades, les pilotes et les mécanitiens, le fêtaient depuis le matin: on venait d'apprendre la libération de Paris. Répondant à leurs félicitations, Jacques Dorme se demandait ce qu'ils savaient de la France. Dans leurs exclamations, revenaient la Commune de Paris, Maurice Thorez et, couvert d'opprobre et déformé par l'absence de sons nasaux en russe, le nom du maréchal Pétain. Il n'essayait même pas d'expliquer, se sentant enfin débarrassé du poids de la défaite française que parfois, dans les conversations, les gens semblaient lui reprocher. A présent, ils riaient et disaient que, une fois Hitler chassé, le peuple français réglerait leur compte aux capitalistes et se mettrait à construire le communisme. Un peu assourdi par leurs voix, il imaginait quel genre de livres ils avaient pu lire sur la France. Le récit d'Alexandra revint à sa mémoire: ce recueil de textes qu'elle avait déniché dans la bibliothèque d'une ville sibérie
Dans la monotonie du vol, il se représenta Paris, la liesse populaire, les fenêtres ouvertes sur un beau ciel estival. Et surtout les terrasses des cafés, une vie attablée, volubile, légère, faite de bribes de paroles, de coups d'œil échangés, de la co