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La musique! Cette fois, j'ai le temps de saisir l'écho des dernières notes, comme un fil de soie à la sortie du chas. Je reste quelques instants sans bouger, guettant une nouvelle sonorité au milieu de la torpeur des corps endormis. Je sais maintenant que je n'ai pas rêvé, j'ai même à peu près compris d'où venait la musique. Ce n'était d'ailleurs que de brefs éveils de clavier, très espacés, assourdis par l'encombrement des couloirs, effacés par les ronflements.

Je regarde ma montre: trois heures et demie. Plus que l'heure et le lieu où naît cette musique, c'est son détachement qui me surprend. Elle rend parfaitement inutile ma colère philosophique d'il y a quelques minutes. Sa beauté n'invite pas à fuir l'odeur des conserves et de l'alcool qui stagne au-dessus de l'amoncellement des dormeurs. Elle marque tout simplement une frontière, esquisse un autre ordre des choses. Tout s'éclaire soudain d'une vérité qui se passe de mots: cette nuit égarée dans un néant de neige, une centaine de passagers recroquevillés – chacun paraissant souffler tout doucement sur l'étincelle fragile de sa vie -, cette gare aux quais disparus, et ces notes qui s'instillent comme des instants d'une nuit tout autre.

Je me lève, je traverse la salle et je monte par le vieil escalier de bois. En tâto

Je recule à pas inégaux, hésitants, une main derrière le dos pour trouver la porte. Déjà tout près de la sortie, mon pied heurte la hampe d'un drapeau qui tombe, entraînant dans une bruyante réaction en chaîne toute une kyrielle de portraits sur leurs longues perches… Le faisceau de la torche électrique balaie le mur et m'éblouit. L'homme le baisse aussitôt vers mes pieds, comme pour s'excuser de m'avoir aveuglé. Une seconde de silence gêné me permet d'apercevoir sur son front la profonde ca

– Je venais chercher une chaise. C'est vraiment bondé en bas…

L'homme éteint sa torche et c'est dans l'obscurité que j'entends ses paroles mais surtout ce bref frottement qui me laisse deviner son geste: d'une manche de son manteau il essuie rapidement ses yeux.

– Ah, mais des chaises, il y en a ici tant qu'on veut. Seulement, faites attention, la plupart ont des pieds cassés. Moi, j'ai tout un divan à moi, avec quelques ressorts à nu, il est vrai…

Je me rends compte que l'obscurité n'est pas complète dans cette pièce. Ses deux fenêtres se découpent dans le noir, éclairées par un réverbère, par les incessantes tornades de neige qui s'entortillent autour de la coulée de lumière. Je vois la silhouette de l'homme qui contourne les armoires, disparaît dans un recoin d'où parvient le crissement aigu des ressorts.

– Si d'aventure ils a

Et il me souhaite bo

Je le feins si bien que très vite je m'endors, pris dans ce violent sommeil du petit matin après une nuit blanche. C'est le pianiste qui me réveille, sa main sur mon épaule, la petite torche projetant sur le mur les ombres des chaises enchevêtrées, d'un portemanteau, du couvercle relevé du piano…

– Ils vie

Il a raison. C'est un assaut. Un chassé-croisé de visages, un va-et-vient de grosses valises, des cris, des piétinements dans les tranchées qui creusent l'épaisseur de la neige sur les quais. Au milieu de la bousculade, je perds rapidement de vue l'homme qui vient de me réveiller. Un contrôleur coupe mon élan dès le marchepied de la voiture où je voulais monter: «On est déjà serrés comme des sardines, vous ne voyez pas?» La porte de la suivante est verrouillée. Autour de la troisième s'attroupe une foule d'où s'élève une rumeur tantôt plaintive, tantôt menaçante. Le contrôleur vérifie les billets, accepte de rares chanceux selon des critères qu'apparemment lui-même ne saurait expliquer. Trébuchant dans la neige trouée de pas, je me précipite le long du convoi. Une vieille, enlisée dans une congère, se lamente d'avoir laissé tomber ses lunettes. Un soldat, à genoux, fouille la neige à la manière des chiens. Son camarade à quelques mètres de là urine contre le poteau d'un réverbère. Le premier repêche les lunettes avec une longue bordée de jurons triomphants…

Je piétine d'une voiture à l'autre, de plus en plus sûr de devoir passer encore une journée dans cette ville-piège. Mes jugements nocturnes revie

Tout à coup ce sifflement. Non pas le sifflet du train. Un bref sifflement de voyous, un appel perçant, autoritaire et destiné à un complice. Je lève la tête au-dessus de la foule qui assaille les marchepieds. Au bout du convoi, je vois le pianiste qui agite le bras.

– Ils la rajoutent parfois, surtout en cas de retard comme celui-là, m'explique-t-il quand nous nous installons dans cette vieille voiture de troisième classe. On n'aura pas chaud, mais, vous verrez, le thé est même meilleur ici…

C'est à peu près tout ce qu'il me dit durant la journée. Son concert nocturne me paraît déjà à peine réel. De toute façon, l'interroger sur cette musique silencieuse serait avouer que je l'ai vu pleurer. Donc… Étendu sur le bois nu de la couchette, je me mets à imaginer le campement humain que j'ai observé, cette nuit, dans la salle d'attente et qui à présent vit, sans y prêter la moindre attention, une expérience fabuleuse: le passage d'Asie en Europe! L'Europe… Derrière la fenêtre, dans le petit rectangle que le givre a laissé libre, défile toujours le même infini des neiges, à perte de vue, impassible devant l'avancée essoufflée du train. Le vallo