Добавить в цитаты Настройки чтения

Страница 2 из 18

Je sais que l'heure qu'il vient de voir n'avait aucune signification. Il n'aurait pas manifesté plus d'éto

Soudain, cette musique! Le sommeil se retire comme le rouleau d'une vague dans laquelle un enfant tente d'attraper un coquillage entrevu et moi, ces quelques notes que je viens de rêver.

Un froid plus vif: la porte vient de battre deux fois. D'abord, les soldats qui entrent et plongent dans l'obscurité. On entend leurs ricanements. Quelques minutes plus tard, la prostituée… Mon sommeil avait donc la durée de… de leur absence. «De leurs accouplements!» s'exclame en moi une voix agacée par la pudibonderie de cette «absence».

C'est bien l'endroit pour rêver de musique. Je me souviens qu'au début de la nuit, quand il y avait encore un mince espoir de repartir, je suis sorti sur le quai avec ce calcul superstitieux: provoquer l'arrivée d'un train en narguant le froid. Courbé sous la violence des bourrasques, aveuglé par la mitraille des flocons, j'ai longé le bâtiment de la gare, hésité à m'engager plus loin tant l'extrémité du quai ressemblait déjà à une plaine vierge. Puis, apercevant un carré de lumière incertaine dans l'une des a

La masse humaine dort. L'unique bruit nouveau est ce mâcho

Le jugement que j'essayais de retenir m'envahit, à la fois compassion et colère. Je pense à ce magma humain qui respire comme un seul être, à sa résignation, à son oubli i

Je parcours, plutôt par dépit, ces sentiers battus du caractère national, ces questions maudites de la russité abordées par tant de têtes pensantes. Un pays en dehors de l'Histoire, le pesant héritage de Byzance, deux siècles de joug tatare, cinq siècles de servage, révolutions, Staline, East is East

Après ces quelques tours de piste, la réflexion retombe dans l'obtuse bonhomie du présent et se tait, impuissante. Ces belles formules expliquent tout et n'expliquent rien. Elles s'effacent devant l'évidence de cette nuit, de cette masse endormie qui dégage une odeur de manteaux mouillés, de corps las, d'alcool cuvé et de conserves tièdes. D'ailleurs comment juger ce vieillard sur son journal déplié, cet être touchant dans sa résignation, insupportable pour la même raison, cet homme qui a certainement traversé les deux grandes guerres de l'empire, survécu aux répressions, aux famines, et qui ne pense même pas avoir mérité mieux que cette couche sur le sol couvert de crachats et de mégots? Et cette jeune mère qui vient de s'endormir et, de madone, est devenue une idole de bois aux yeux bridés, aux traits de bouddha? Si je les réveillais et les interrogeais sur leur vie, ils déclareraient sans broncher que le pays où ils vivent est un paradis, à quelques retards de train près. Et si soudain le haut-parleur a

Je me dis qu'une telle mentalité a un nom. Un terme que j'ai entendu récemment dans la bouche d'un ami, auditeur clandestin des radios occidentales. Une appellation que j'ai sur le bout de la langue et que seule la fatigue m'empêche de reproduire. Je me secoue et le mot, lumineux et définitif, éclate: «Homo sovieticus

Sa puissance jugule l'amas opaque des vies autour de moi. «Homo sovieticus» recouvre entièrement cette stagnation humaine, jusqu'à son moindre soupir, jusqu'au grincement d'une bouteille sur le bord d'un verre, jusqu'aux pages de la Pravda sous le corps maigre de ce vieillard dans son manteau usé, ces pages remplies de comptes-rendus de performances et de bonheur.

Avec une délectation puérile, je passe un moment à jouer: le mot, véritable mot-clef, oui une clef! glisse dans toutes les serrures de la vie du pays, parvient à percer le secret de tous les destins. Et même le secret de l'amour, tel qu'il est vécu dans ce pays, avec son puritanisme officiel et, contrebande presque tolérée, cette prostituée qui exerce son métier à quelques mètres des grands pa

Avant de m'endormir, j'ai le temps de constater que la maîtrise de ce mot magique me sépare de la foule. Je suis comme eux, certes, mais je peux nommer notre condition humaine et, par conséquent, y échapper. Le faible roseau, mais qui se sait tel, donc… «La vieille et hypocrite astuce de l'intelligentsia…», souffle en moi une voix plus lucide, mais le confort mental que m'offre l' «Homo sovieticus» fait vite taire cette contestation.