Страница 1 из 18
Andreï Makine
La musique d'une vie
Je pourrais sans peine dater cette rencontre. Elle remonte déjà à un quart de siècle. Plus précisément, à l'a
Avant et après cette heureuse trouvaille, on n'a cessé d'inventer des mots pour évoquer le pays en question. «L'empire du mal», «la barbarie à visage humain», «l'empire éclaté»… Chacun de ces vocables marqua, pour un temps, les esprits en Occident. Cependant, c'est la définition du philosophe munichois qui fut de loin la plus citée et la plus vivace.
A tel point que, à peine quelques mois après la naissance de la formule, je l'entendis dans la bouche d'un ami, vivant comme moi sur les bords de la Neva et qui, en cachette comme tant d'autres, écoutait les radios occidentales et avait capté une interview du philosophe. Oui, à tel point qu'en revenant d'un voyage en Extrême-Orient, et retenu par une tempête de neige quelque part au milieu de l'Oural, je me souvins de ce terme célébré en Occident et prohibé dans notre pays. Durant une partie de la nuit, je m'exerçai à l'appliquer aux passagers qui m'entouraient dans la salle d'attente d'une gare glaciale et obscure. Le terme inventé par le philosophe faisait preuve d'une efficacité conceptuelle redoutable. Il englobait la vie des perso
Perdu au milieu de mes semblables, endormis ou insomniaques, je faisais mentalement l'éloge de la sagacité du philosophe… Et c'est à ce moment-là, au cœur d'une nuit coupée du reste du monde, que cette rencontre eut lieu.
Depuis, un quart de siècle a passé. L'empire dont on avait prédit l'éclatement est tombé. La barbarie et le mal se sont manifestés aussi sous d'autres deux. Et la formule trouvée par le philosophe de Munich (il s'agit bien sûr d'Alexandre Zinoviev), cette définition presque oubliée aujourd'hui, me sert uniquement de signet, marquant dans le flux limoneux des ans l'instant de cette brève rencontre.
Je m'éveille, j'ai rêvé d'une musique. Le dernier accord s'éteint en moi pendant que je m'efforce de distinguer la pulsation des vies entassées dans cette longue salle d'attente, dans ce mélange de sommeil et de fatigue.
Le visage d'une femme, là, près de la fenêtre. Son corps vient de faire jouir encore un homme, ses yeux cherchent parmi les passagers son prochain amant. Un cheminot entre rapidement, traverse la salle, sort par la grande porte do
De ma place je vois mal l'horloge accrochée au-dessus des guichets. Je tords mon poignet, le cadran de ma montre saisit le reflet de l'éclairage de nuit: une heure moins le quart. La prostituée est toujours à son poste, sa silhouette se découpe sur la vitre bleuie par la neige. Elle n'est pas grande, mais très large de hanches. Elle surplombe les rangs des voyageurs endormis comme un champ de bataille couvert de morts… La porte qui do
Je me secoue, en essayant de m'arracher à ce conglomérat de corps. D'arracher ceux qui m'entourent à l'indistinction de la masse. Ce vieillard qui vient d'arriver et qui, sans prétendre à un fauteuil dans cette gare bondée, étale un journal sur les carreaux du sol souillés de mégots et de neige fondue, s'allonge, le dos contre le mur. Cette femme dont le châle dissimule les traits et l'âge, un être inco
L'effort que je fais pour sauver de ce tout anonyme quelques silhouettes individuelles faiblit. Tout se confond dans l'obscurité, dans la luminescence trouble, jaune sale, du lampadaire au-dessus de la sortie, dans le néant qui s'étend à perte de vue autour de cette ville ensevelie sous une tempête de neige. «Une ville de l'Oural», me dis-je, essayant d'attacher cette gare à un lieu, à une direction. Mais cette velléité géographique se révèle dérisoire. Un point noir perdu dans un océan blanc. Cet Oural qui s'étend sur deux mille? trois mille kilomètres? cette ville, quelque part au milieu, et, à l'est, l'infini sibérien, l'infini de cet enfer de neige. Au lieu de les situer, ma pensée égare et cette ville et sa gare sur une planète blanche, inhabitée. Les ombres humaines que je distinguais autour de moi se fondent de nouveau dans une seule masse. Les respirations se mêlent, le marmo