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Une nuit il se réveilla, se vit seul, entendit derrière la porte de la cuisine l'étouffement d'une quinte qui se calmait. Souvent la femme se réfugiait là pour cacher son mal. Il resta allongé, les yeux ouverts, sentant avec intensité la vie revenue en lui, le plaisir de respirer, l'acuité retrouvée de la vue. La lune finement découpée dans le noir laissait deviner une nuit singulière, suspendue à la fragilité de la première tiédeur du printemps. Il se reco
Derrière la porte, la toux reprit, se noya dans un bout de tissu. Il pensa à la souffrance de celle qui l'avait accueilli, à l'épuisement de cette femme, à sa maladie. Et se rendit compte qu'il y pensait pour la première fois et que c'était le signe de sa propre guérison. Il pensa qu'il devait y avoir un nom pour dire, une clef pour comprendre cette souffrance et cette lune, et sa vie devenue méco
Le lendemain, il alla jusqu'au chantier du pont. La journée réso
La construction touchait à son terme. Les ouvrières préparaient la voie d'accès. De leur masse montait un brouhaha de voix rauques, de toux, de jurons. Il s'en alla, de peur d'être vu par la femme qui l'avait guéri. Ou plutôt de la voir au milieu de ce frottement de vestes ouatées couvertes de terre, de ces visages creusés par la faim. Entre deux poteaux, à l'entrée du pont, il lut ce slogan: «Tout pour le front! Tout pour la victoire!»
Le train qui, une semaine plus tard, l'emmenait à la guerre traversa ce pont. Le même grouillement humain recouvrait la berge sous les bourrasques d'une neige humide. Alexeï pensa que se jeter de nouveau sous les balles aurait désormais pour lui un sens perso
Il se rappelait aussi ces paroles qu'il avait interceptées par hasard dans la conversation des officiers: «Non, mais à la victoire, il va y avoir une amnistie, c'est sûr. On relâchera ceux qu'on a empriso
Il est probable que cette prière se disait en lui lors d'une halte où il vit ces jeunes soldats qui, par désœuvrement, jouaient à poursuivre un écureuil. La bête affolée sautait au milieu d'un bouquet de longs trembles et les soldats, fous de joie, secouaient les troncs, la chassant d'un arbre à l'autre. L'écureuil finit par culbuter, tué non pas par la chute mais par le violent fouet d'une branche. Les soldats le ramassèrent, s'amusèrent à le faire tourner en lui serrant la queue, le jetèrent.
«Avant la guerre…» Alexeï ramassa la petite bête, sentit un peu de chaleur sous la fourrure coulée dans sa paume. Les soldats descendaient vers la rivière, assoiffés après leur jeu. Il devina soudain en lui la présence d'un autre, présence éto
L'appel d'un officier le surprit encore dans cette vie oubliée. «Dis-moi, Maltsev, tu sais conduire?»
Alexeï répondit, égaré toujours dans un lointain ailleurs: «Oui… J'avais le permis…»
S'il n'avait pas eu dans sa main le corps tiède de l'écureuil, il aurait dit «non», avec une vigilance devenue machinale. Celui dont il portait le nom, ce Sergueï Maltsev, était venu au front d'un village perdu et avait peu de chance d'être automobiliste. Mais il répondit encore absent, encore avec sa voix ancie
C'est ainsi qu'il remplaça le chauffeur, blessé, d'un général, de ce Gavrilov dont il ne co
Un écureuil, la réponse imprudente do
Mais tout restait accidentel, comme cette explosion qui projeta, un jour, leur voiture hors de la route, l'assourdit, l'obligea à porter le général contusio
Plus difficile encore à déchiffrer dans ce flot de hasards, heureux ou pénibles, fut la fin de la guerre. Car ni lui ni le général ne l'avaient remarquée. La division que Gavrilov commandait se battait en Autriche, où la guerre se poursuivit deux bo
Et puis, un après-midi, ce fut le silence, la victoire déjà lointaine, et la souriante banalité des paroles de ce jeune lieutenant qui interpella Alexeï, la main sur la poignée de la portière: «Ah, Maltsev, je te cherche depuis deux jours! Dis donc, on a l'air important dans sa grosse bagnole. On ne reco
Il vécut dans l'illusion d'un passage immédiat de Vie