Добавить в цитаты Настройки чтения

Страница 10 из 18

Il lui arriva d'entendre de la musique, celle des orchestres militaires, ou parfois, dans les haltes, la plainte joyeuse d'un accordéon. Épiant dans son cœur quelque reflux sentimental, il constatait que rien de tel ne perçait en lui, aucune émotion particulière qui aurait rappelé sa jeunesse de pianiste.

Le piano, il en vit un dans cette ville lituanie

Il espérait avancer à travers cette guerre sans marquer par des traits voyants l'identité de celui dont il vivait désormais la vie. Être lisse, sans relief ni perso

Ce fut cette deuxième blessure, bien plus grave que la précédente, et, après deux semaines passées entre la vie et la mort, ce premier reflet dans un miroir, au moment où l'on changeait les pansements: un crâne nu, sans âge, et une cicatrice qui descendait en biais de la ligne des cheveux vers la tempe.

Il fit tout pour éviter d'être réformé. Feignit la santé malgré la douleur mate, patiente, qui l'imprégnait, malgré le silence de la mort qui s'était installé dans ses pensées. Le médecin lui parla comme à un enfant qui essaye de s'accrocher à la main de sa mère obligée de partir: «Écoute, tu vas passer un mois dans ton village, tu vas déjà reprendre un peu de poids grâce aux pâtés de maman et puis on verra.» Alexeï voulait rester non par quelque esprit d'abnégation héroïque, mais tout simplement parce qu'il n'avait nulle part où aller.

Les routes étaient encore couvertes de glace, ce début de mars voyait peu de soleil. Il marchait, parfois montait dans des camions, descendait dans un village en disant au chauffeur qu'il y habitait, reprenait sa marche. De temps en temps, arrêté au milieu des champs déserts et blancs, au milieu de toute cette terre meurtrie par la guerre, il flairait l'air, croyant discerner comme un bref souffle de tiédeur. Il devinait que tout ce qui lui restait de vie était concentré dans ce souffle faiblement printanier, dans ce reflet aérien et brumeux de soleil, dans l'odeur de ces eaux qui s'éveillaient sous la glace. Et non pas dans son corps décharné qui ne sentait même plus les brûlures du vent.

Confusément, il se rendait compte que ces routes, malgré les détours, le menaient vers Moscou. Ou plutôt vers une ville vague, nocturne, vers un endroit obscurci de sommeil: ce dernier palier en haut d'une cage d'escalier, des vieux cartons étalés au sol, un radiateur chaud contre lequel il pourrait s'adosser, rester muet, immobile, ne prétendant à rien, conscient seulement que sur la terre entière c'était là son unique refuge, le terme de sa marche infinie.

Ce jour-là, il longeait une forêt de sapins qui gardait encore son air hivernal – renfermé et alourdi par la neige. A un tournant, une femme apparut devant lui, marchant dans la même direction et tirant derrière elle une luge. Il accéléra, content de se retrouver dans un endroit habité. La femme ne se retourna pas au crissement de la glace sous ses bottes. Il s'apprêtait déjà à lui parler mais tout à coup reco

Ils se saluèrent en silence et marchèrent côte à côte. Le cimetière, sous la neige, ressemblait à une clairière. La tombe, visiblement préparée durant la matinée, était peu profonde et déjà toute saupoudrée de flocons. Les pelletées de terre gelée que la femme jetait frappaient le bois du cercueil avec une sonorité très vivante. A la fin, Alexeï se pencha pour poser sur le monticule les dernières mottes de terre. Quand il se redressa, les arbres, la silhouette de la femme, les croix s'élancèrent dans une rapide courbe, volèrent vers le vide éteint du ciel. Il n'eut pas l'impression de tomber.

La conscience lui revint dans ce mouvement doux, fluide. Il vit la frange crénelée de la forêt qui défilait lentement à sa droite, puis, relevant légèrement la tête, observa, d'abord sans comprendre, ces deux jambes, ces grosses bottes de soldat qui glissaient sur la route gelée. Il devina que c'était lui-même, ce corps inanimé que la femme traînait sur sa luge. Les bottes glissaient tantôt sur le dos du talon, tantôt sur le côté. Les paupières mi-closes, il suivait cette traction un peu cahotante et sentait que rien ne lui appartenait, ni l'ombre transie qu'était ce corps, ni ce que ses yeux voyaient, ni ce qu'on voyait de lui. Il ne restait rien de lui. Devant une montée, la femme s'arrêta pour reprendre son souffle. Ils se regardèrent longuement, immobiles, silencieux, comprenant tout.

Elle passait ses journées à une dizaine de kilomètres du village, sur la rive escarpée d'un fleuve où, jusqu'à la nuit, une fourmilière humaine remuait autour du chantier d'un pont. Il n'y avait pratiquement que des femmes. Elles travaillaient sans déjeuner, pataugeant dans le mélange d'argile et de glace, couvrant la neige de leurs crachats de sang. Les premiers convois de guerre devaient coûte que coûte traverser le pont avant la fin de mars. C'était, leur disait-on, l'ordre de Staline lui-même.

Elle rapportait du pain, du poisson sec, mais surtout les «dons de la forêt», comme elle expliquait en souriant: des pignons, des jeunes pousses de sapins qu'elle mettait dans la bouillie de semoule. Avec éto