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Je ne sais trop ce qui enchantait le Zubial dans cette altercation qui remuait des sentiments évanouis: sa joie que ce couple de détériorés eût repris le chemin de la jalousie, ce qui était déjà un progrès, ou la jouissance d'auteur qu'il éprouvait toujours à susciter des scènes de son cru; car, par la magie d'un bouquet de fleurs et d'une simple carte, ses voisins étaient devenus ses perso

Moi, je jubilais que mon papa fût intervenu pour tenter de ranimer un amour déconfit, qu'il ne se fût pas résigné au scandale de l'indifférence. Cette énergie-là qu'il avait de ne jamais tolérer l'inéluctable me touchait au plus haut degré. À ses côtés, je sentais que vivre n'était pas synonyme de subir, que même l'usure du temps pouvait être combattue; la vaincre, c'était autre chose, mais se battre me semblait déjà si beau.

Des a

Je ne sais quand me quittera le chagrin de son départ, ce sentiment de solitude complète qui prit possession de moi un 30 juillet 1980. Depuis, il me semble que je lutte désespérément pour reconstituer le monde tel qu'il était quand il existait encore, par mes livres ou par l'image de mes films, en prêtant à mes héros un peu de la fantaisie du Zubial, en réinventant le réel comme il le faisait jadis, avec sa rage. Je le confesse: écrire des scènes de fiction ne me procure une jouissance totale que si je bouscule les peurs de mes perso

Plutôt que de m'émouvoir de notre condition, j'ai fait mie

Mais je sens aujourd'hui que ce combat d'auteur m'épuise vainement en me détournant de ma nature véritable qui toujours m'a semblé insuffisante pour rivaliser avec lui. Il faudra bien pourtant que j'appre

Au fond, le Zubial avait tort: il ne faut pas inventer les êtres que l'on aime, même si cela les enchante. Il ne faut pas se fâcher avec le réel; de ce conflit, on ressort fâché avec soi-même. Mais il m'a tant fait rêver…

Souvent, je me suis demandé ce que seraient devenus nos rapports si mon père avait vaincu son dernier cancer. La magie se serait-elle perpétuée? Nous serions-nous heurtés? Les relations minées que le Zubial avait entretenues avec le Nain Jaune me laissent imaginer que notre cohabitation dans Paris eût été délicate. Aurais-je même osé écrire s'il ne m'avait pas laissé la place? Il m'arrive parfois de penser qu'il s'en est allé pour que je vive à ma mesure, après avoir juste pris le temps de me verser dans l'esprit assez de rêves pour que je lui ressemble.

Ma géographie parisie

avenue du Président-Wilson, était entièrement creux:

– Oui, oui, mon chéri, c'est une chambre immense construite par un type très riche du siècle dernier qui voulait y aimer une femme sublime.

– Et elle l'aimait la dame?

– Bien sûr, bien sûr…

Ma voix était celle du Zubial et mon fils avait mes yeux éto

Papa m'avait aussi dit un jour que le sommet de la tour Eiffel renfermait un bureau digne du Nautilus, dans lequel Gustave Eiffel avait fait installer de puissants télescopes destinés à surprendre les activités réelles des Parisiens. À l'entendre, de cet observatoire presque aérien on pouvait tout voir, co

Le Zubial évoluait dans un monde imaginaire auquel il avait fini par croire, à force de persuader les autres de la véracité de ses fables. C'est par lui, en naviguant dans la capitale, que j'ai découvert une partie de son histoire de France.

Pendant longtemps, j'ai cru que la place de l'Étoile avait cette forme parce que le baron Haussma

Dans mon esprit d'enfant, il était clair que Giscard ferait un jour remplacer la statue de Jea

Fabuler l'apaisait, contentait son besoin de rectifier le réel; mais le paradoxe du Zubial tient à ce que ce grand menteur était éto

Je me souviens encore de sa physionomie défaite lorsqu'il déclara à une tablée verdelotie

Un jour que nous nous trouvions à Verdelot, il avait décidé de faire des moulages en plomb de nos deux mains droites. Je devais avoir douze ans. Nous étions bloqués dans son atelier, face à face, amarrés à nos mains que nous avions appliquées dans du plâtre frais. Ensemble, nous attendions que les moules pre

– Toi et maman, ça se passe comment?

– Mal, répondit-il spontanément. Puis il précisa:

– Ce qui ne veut pas dire que ce soit un mal. Je l'aime et elle ne peut pas faire autrement que de m'aimer…

Les paroles qui suivirent étaient si impudiques que je me suis mis à pleurer, sans trop comprendre quel bouleversement s'opérait en moi. Mes larmes ne paraissaient pas le gêner. Devant le Zubial, je n'éprouvais pas le besoin de me défendre de mes émotions; il ne craignait pas de fréquenter les sie

Il me raconta ce jour-là l'accident de la route effroyable qui avait failli la tuer lorsqu'elle avait vingt-quatre ans. À l'époque, ils étaient déjà amants, pour ne jamais cesser de l'être. Elle était alors mariée à un homme impraticable, quasi génial et hélas terriblement attachant. Dans un couloir de l'hôpital où se jouait le sort de ma mère, lui et le Zubial avaient fait un pacte: si elle sortait du coma, le premier nom qu'elle prononcerait dans son demi-sommeil serait celui de l'homme qui la garderait. Le mari et l'amant se relayèrent pendant des jours et des nuits à son chevet. Ma mère se réveilla enfin et murmura un mot, un seul:

– Pascal…

Son époux tint parole. Il interrompit aussitôt la déconfiture de leur mariage et s'effaça. Par la suite, mon père la mit à son nom, en sachant fort bien qu'il s'attachait à un mammifère indomptable; Sauvage était d'ailleurs le patronyme de jeune fille de ma mère.

La main dans le plâtre frais, le Zubial peignait son amour excessif avec tant d'émerveillement que je demeurai effaré d'être le fruit d'une aventure aussi romanesque. Mon père était en cet instant comme un enfant, animé par une vraie pureté, par cette candeur déconcertante derrière laquelle je cours encore. Devant moi, il se permit toutes les naïvetés.