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Peut-être voulait-il me montrer que c'était ainsi qu'il fallait aimer: sans défense, dans la vulnérabilité la plus absolue.
Lorsque les moules furent secs, nous les remplîmes de plomb fondu et nos mains se figèrent pour l'éternité. Elles se trouvent encore à Verdelot, posées sur un meuble laqué rouge de sa fabrication. Quand je les vois, je me souviens chaque fois de ces heures où il m'avait déclaré, à propos de ma mère, qu'il lui reparlerait toujours d'amour.
Le temps a passé, sa femme est devenue une autre femme, en même temps que celle d'un autre, mais il me semble que lorsqu'elle me regarde, elle aperçoit encore le Zubial au fond de mes yeux. Dans ces instants, je vois bien au tressaillement de son visage que cet époux infernal au destin bref l'a marquée à jamais.
Un jour, ils se retrouveront dans un au-delà où il lui aura préparé un lit de fleurs; et ils se remarieront, ils uniront à nouveau leur liberté. Je le sais.
– Vous comprenez, Monsieur Jardin, votre fiston c'est un coquin. Il faudra lui serrer la vis! Une bo
L'homme qui s'exprime ainsi est un curé de cent vingt kilos doté d'un cerveau inversement proportio
– Cher monsieur, lui réplique-t-il, je ne vous co
L'homme d'Église reste un instant interloqué, ébranlé par l'estocade. Profitant de l'affaiblissement momentané de l'adversaire, le Zubial poursuit:
– Sachez que je dispose à la maison d'une énorme paire de pinces, oui, parfaitement, et que je reviendrai avec cet outil tranchant pour vous couper les couilles si vous touchez à un cheveu de mon petit! Clac! Clac!
Et le Zubial de joindre le geste à la parole, avec exaltation. Frédéric est consterné; il va devoir cohabiter avec le prêtre humilié pendant trois semaines. Ma mère tente de s'interposer, do
Chaque fois que le Zubial s'efforçait de se conduire en père classique, en nous accompagnant à l'école ou en rendant visite à nos professeurs, un désastre nous guettait.
Dans notre collège, l'habitude était de rencontrer le professeur principal, chargé de l'enseignement du français, en début d'a
– Alexandre est-il bon en mathématiques?
Peu au courant de la question, le Zubial se pencha vers moi en affectant un air interrogatif. Je répondis alors que j'étais moyen, terme vague qui me permit de qualifier mon niveau scolaire pendant l'essentiel de mes a
– C'est fâcheux, reprit le prof en soutane, parce que sans les maths, aujourd'hui, on ne devient pas grand-chose… Le français, ça ne nourrit pas son homme!
Stupéfait, le Zubial me regarda en souriant. Notre interlocuteur ignorait que mon père vivait de ses idées depuis toujours et que, neuf ans plus tard, mes rêves me nourriraient à mon tour. Aussitôt papa prit la mouche, soutint qu'une destinée de comptable ne m'attendait pas, affirma que le monde souffrait d'une pénurie de poètes et clama sa haine de l'exactitude. Le professeur myope crut de son devoir de le ramener à la raison; je sentais le drame approcher.
– Monsieur, dit alors le Zubial, je possède à la maison un cornichon géant, stocké dans un bocal rempli de vinaigre. Je souhaitais l'offrir à Lino Ventura, l'acteur, vous co
– Non, fit le bonhomme plus porté sur les missels que sur le cinématographe.
– Eh bien, ce cornichon, je vais vous l'offrir afin que vous puissiez vous le carrer dans l'oignon…
– L'oignon?
– Le derrière, oui, et pour vous soulager, en cas de douleur excessive lors de l'intromission, je vous conseille la cocaïne bleue, la meilleure!
Inutile de dire que mes débuts en classe de sixième n'en furent pas simplifiés. Être le fils de Pascal Jardin n'était pas toujours une position des plus confortables, à un âge où l'on n'aspire qu'à se fondre dans le moelleux des conformismes. Mais j'apprenais par ses foucades à ne jamais fléchir devant les puissances de ce monde. Il m'inculquait l'irrespect que l'on doit aux étroits, aux manipulateurs d'idées reçues, et à tous les empêcheurs de rêver.
Sans cesse le Zubial me poussait à m'interroger sur mes propres comportements, au regard des siens. J'étais encore un enfant mais déjà je sentais que lui avait choisi d'escalader les faces glissantes du réel, parce qu'elles étaient les plus passio
Depuis qu'il s'en est allé, j'ai rencontré bien des gens. Peu m'ont autant provoqué, aucun ne m'a rejeté aussi violemment dans les cordes du ring pour que je rebondisse. Une journée avec le Zubial me faisait toujours quitter davantage mes lâchetés. À ses côtés, il fallait être un héros du quotidien, sans cesse batailler contre sa propre petitesse, refuser la tentation d'être moins que soi.
Souvent quand nous roulions et que surgissait un pa
Vivre sur la crête était son obsession, sa manière à lui de conjurer la mort. Je ne le vis jamais au calme plus de quatre ou cinq heures d'affilée.
La dernière fois que j'ai suivi un pa
Il devait être un peu moins de minuit. La route imprévue nous entraîna dans des bois sombres. Je ne voyais pas bien ce qui pouvait nous arriver à une heure pareille, dans le Jura, et le priai de faire demi-tour; tout à coup il aperçut quelque chose, stoppa net son automobile, recula et s'arrêta. Les phares de sa voiture éclairèrent une pancarte qui indiquait un château dont je préfère taire le nom. Remué par une émotion que je ne m'expliquais pas, il me dit alors:
– C'est là que j'ai fêté mes dix-neuf ans, en 1953. Au bout de cette allée, j'ai presque vingt ans!
Sans hésiter, le Zubial s'engagea dans la grande allée qui menait à un manoir, tandis que je m'inquiétais de l'issue de cette soirée.
– Tu as vu l'heure qu'il est? Papa, il est tard…
– Mon chéri, il n'est jamais trop tard pour avoir vingt ans…
Déranger les gens est une chose qui me crucifie. Je suis de ceux qui, dans Paris, préfèrent faire trois fois le tour d'un pâté de maisons plutôt que de demander leur route; une étrange réserve m'a toujours ligoté. J'insistais pour qu'il rebrousse chemin mais l'animal ne m'écoutait pas. Je sentais le Zubial envoûté par ces retrouvailles inattendues avec un passé dont j'ignorais tout.
– Elle s'appelait Sylvia… ses parents possédaient l'usine de papier où je travaillais, dans le Massif central. Ils avaient aussi des intérêts dans le textile, ici, à Besançon. Employé par le père, c'est toujours un peu délicat d'aimer la fille…
– Qu'est-ce que tu veux faire? Si ça se trouve, ils ont vendu le château. Ou il n'y a perso
– Aie confiance.
Les deux noms que nous lûmes sur la boîte
aux lettres nous confirmèrent que les lieux n'avaient pas changé de propriétaire; mais qu'il y eût un deuxième patronyme me paniqua. Cela signifiait clairement qu'un mari se trouvait dans la place. Le Zubial, lui, n'y voyait aucun inconvénient, voire un piment supplémentaire. Moi, j'étais vraiment inquiet de surgir à l'improviste dans ses souvenirs. Je flairais les complications; la fatigue m'engourdissait déjà et je devais reprendre mes cours à Paris, le lendemain matin, à huit heures.
Il arrêta sa voiture non loin du perron majestueux qu'éclairait à peine une lune pâlotte. Tout le monde semblait dormir, ou alors la bâtisse était inhabitée.
– Papa, tu ne veux pas qu'on parte? Pour toute réponse, il m'indiqua la chambre de Sylvia, au premier étage; puis, avec nostalgie, il m'expliqua qu'il avait escaladé jadis, à plusieurs reprises, la vigne vierge de la façade pour la rejoindre en passant par sa fenêtre, à l'insu de son père. Je convins du romanesque de l'entreprise et m'apprêtais à le supplier de déguerpir lorsqu'il m'a
– Papa, murmurai-je, elle n'a plus vingt ans, ce n'est plus sa chambre. Tu vas où?
– Retrouver un souvenir.
– C'est ridicule.
– Non, ce qui est ridicule c'est d'accepter que le temps passe! Viens m'aider.
– Et si on se fait prendre?
– Sandro, CESSE D'AVOIR PEUR. Une fois pour toutes.
Le ton sur lequel il articula cette phrase eut alors un effet prodigieux sur moi; l'émotion de sa voix, si pleine de persuasion et d'amour, me fit soudain sentir l'importance de ce qu'il me demandait: cesse d'avoir peur, du noir, de l'inco