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Je me souviens très bien avoir opté, un mois après le décès de mon père, pour le refus total, radical, du scandale du réel. J'avais quinze ans, je me trouvais au-dessus de chiottes irlandaises, dans une banlieue de Dublin, en train de vomir de la bile. Dévastée par le chagrin, ma mère m'avait exilé loin de ses dérives. Je vomissais chaque jour ma rencontre brutale avec l'insoutenable réalité, ma rage d'être impuissant, cette colère qui ne m'a plus jamais quitté; et puis, soudain, j'ai dit non, à la dictature de l'irrévocable, non à ce qui paraît inéluctable, non au déclin des passions, non aux frustrations que la vie nous inflige, non à la fuite de notre énergie, non à tous les pa
Ce soir-là, je suis sorti pour me perdre dans la nuit. Je me trouvais au nord de Dublin, non loin du rivage. Il y avait là une baie profonde remplie des eaux froides et noires de la mer d'Irlande. Le vent soufflait, les vagues mouto
J'ai encore le souvenir de la morsure du froid en entrant dans les eaux sombres, à laquelle se mêlait la jouissance d'en découdre avec mes peurs; la mer m'a toujours inspiré une frayeur incontrôlée. C'était à la fois grisant et suffisamment paniquant pour m'exalter. Combien de temps la traversée dura-t-elle? Je ne sais plus. Je sais seulement que j'en suis sorti vivant, désespérément vivant.
Mes vomissements cessèrent. Dans ces eaux irlandaises, je m'étais baptisé fils du Zubial.
À quinze ans, j'ai commencé à régler mon allure comme si je devais moi aussi mourir à l'âge de quarante-six ans. Lorsque mon premier roman parut, cela faisait déjà six a
J'avais écrit une première pièce de théâtre à dix-huit ans qui avait plu à Jean Anouilh. Généreux, le dramaturge avait eu l'obligeance d'écrire à un grand comédien pour la lui recommander. Le célèbre et génial monsieur, doté d'une grosse tête, obèse d'intelligence, avait consenti à la jouer. Je jubilais. Enfin mon sort se transformait en un combat à balles réelles! Mais, quand il me précisa qu'il ne monterait ma pièce que dans deux ans, au terme de ses obligations contractuelles en cours, je lui ai arraché mon manuscrit en lui demandant s'il voulait me tuer. Deux ans! À dix- huit ans, les a
Je vivais déjà dans l'essoufflement, avec l'urgence de ceux qui devinent qu'ils mourront tôt. Pour conjurer le sort, j'affirmais à qui voulait l'entendre que je vieillirais; mais, au fond de moi, le tic-tac zubialesque qui régulait ma vie me rappelait sans cesse que le temps m'était compté. Mes copains nonchalaient dans des adolescences interminables, tombaient amoureux sans fracas, se défiaient du risque d'aimer trop; j'avais de plus en plus de mal à comprendre leur torpeur qui, après tout, n'était que leur rythme. Pas un instant je ne me suis aperçu que c'était moi le fou, moi qui voulais faire tenir quatre-vingt-dix a
Aujourd'hui je commence à peine à calmer mes fringales, à domestiquer mes appétits, mais mes quarante-six ans continuent de m'effrayer. Comment dépasser le Zubial? Quand so
Le Zubial inventait chaque instant comme s'il devait être le dernier; à présent qu'il est tombé du fil, j'ai de plus en plus envie de co
Ma plume file, rend au Zubial un peu de ses couleurs d'oiseau rare, et je m'aperçois que l'essentiel de son héritage fut l'idée de l'amour qu'il me refila à sa façon si singulière. Cet étrange professeur jouait toujours de ses inquiétudes. Plus il s'amusait, plus ce qu'il disait lui tenait à cœur.
J'ai le souvenir de l'avoir trouvé un jour très excité chez lui, piaffant devant un appareil d'espio
Soko, donc, avait offert au Zubial un appareil qui permettait d'écouter à travers les murs au moyen de trois grosses ventouses que papa s'était empressé de fixer sur le liège qui capito
Papa convoitait avec fébrilité cette machine est-allemande depuis que Soko lui en avait parlé. Son but n'était pas d'espio
Le soir, après l'école, je passais chez lui et nous écoutâmes ainsi pendant plusieurs jours le quotidien usé, voire ratatiné, de ces gens qui, jadis, avaient dû s'adorer. Notre consternation allait grandissant. Ces séances viraient à l'autopsie d'une passion. Il n'était question que d'insignifiantes préoccupations ménagères, de glouglous consécutifs à des prises de médicaments, de chasses d'eau tirées, de babils interminables sur le prix des légumes verts, de plaintes récurrentes concernant la concierge, de spéculations misérables sur l'espérance de vie de leur vieille tante, de considérations inquiètes à propos des digestions difficiles de leur vieux chat. Pas une fois nous ne réussîmes à surprendre un souffle d'émotion, le moindre indice de la survie d'un sentiment ancien. Il n'y avait même pas trace de fiel dans leurs jacasseries, rien que les eaux stagnantes de leur indifférence. Pas un mot ne laissait imaginer que ces gens-là s'étaient embrassés un jour, qu'ils s'étaient do
Plus nous écoutions, plus je voyais le Zubial tirer sur ses cigares avec dégoût en arpentant son bureau, les mains dans le dos. Sa physionomie me disait que ce que nous constations était LA véritable honte: un amour qui ne se souvient même plus de ce qu'il a été. Le Zubial ponctuait son écœurement par des apouh! apouh! qui m'indiquaient clairement que l'indifférence était le plus impardo
Blessé dans ses espérances, le Zubial eut alors une idée, inspirée par l'esprit de révolte qui l'animait. Il décrocha un soir son téléphone et fit livrer séance tenante des fleurs, beaucoup de fleurs, à cette voisine indigne qui avait oublié sa fonction naturelle d'amante. L'envoi était accompagné d'un petit mot sibyllin qu'il dicta au fleuriste: De la pan d'un homme qui vous aime en secret depuis trente ans.
Une heure plus tard, nous entendîmes le couple caqueter devant les rosés livrées puis s'interroger sur l'identité de l'admirateur anonyme. Elle, la vieille, paraissait en joie d'inspirer encore un peu de fièvre à un homme tandis que lui, plus venimeux, commença un interrogatoire en règle, auquel la rombière refusa de se soumettre, en arguant de sa vertu très chrétie