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Mon désespoir lui do
Puis, quand nous eûmes pleuré tout notre saoul, il m'interrogea. À quelle heure était-elle partie? Pour quelle destination? Je marmo
– Sandro, nous partons!
– Où?
– Dans une heure nous décollons pour Venise. Une voiture nous attend, nous traversons la Dalmatie et à dix heures quarante-deux tu attends Sacha en gare de Ljubljana, sur le quai. Elle descend, te voit, fond en larmes, t'embrasse et là tu deviens inoubliable! Dans cinq générations, les filles de sa famille se souviendront encore de toi!
C'était l'un des amis du Zubial, assistant de cinéma, rompu aux acrobaties qu'exigent les tournages, qui avait organisé cette course folle destinée à rattraper le train de Sacha.
À l'heure dite, nous décollâmes d'Orly. Je demandai à mon père ce qu'allait coûter notre périple. Il me répondit que cela n'avait pas d'importance, ou plutôt qu'il était important que j'appre
À Venise, nous louâmes une Alfa Romeo et toute la nuit le Zubial conduisit le long des côtes dalmates. Je me sentais le fils de James Bond, l'égal de Fantômas. Allongé à l'arrière, je m'efforçais de dormir pour faire bo
Le climat très cinématographique de ces scènes laissera sans doute au lecteur une sensation d'irréalité; mais c'était justement ce sentiment de fiction qui vous gagnait quand vous fréquentiez le Zubial. À un moment ou à un autre, vous finissiez par vous demander si ce qui vous arrivait était vrai. Cette fois-là, c'était pourtant bien moi qui voyageais à l'arrière de cette Alfa enfumée, laquelle fonçait sur les petites routes d'une hypothétique Slovénie dont je n'apercevais rien puisqu'il faisait nuit.
Nous arrivâmes à Ljubljana au lever du soleil, avec plusieurs heures d'avance. Cette ville proprette nous éto
À dix heures quarante-deux, j'étais sur le quai numéro un, dans la ligne de mire du Zubial. Assis sur un banc, vingt mètres derrière moi, il me scrutait et je sentais bien que c'était lui qu'il apercevait dans ma silhouette. C'était lui à mon âge qui allait embrasser cette jeune Slovène. Notre ressemblance était déjà frappante et je me souviens avoir adopté sa démarche, les mains dans les poches, pour lui faire plaisir, en faisant les cent pas. Le train avait du retard. Il y avait du monde sur le quai. L'air était tiède. Je me préparais à jouer l'une des plus jolies scènes de ma courte existence, une scène de mon anthologie perso
Le train entra en gare. Le Zubial me fit un sourire et se dissimula derrière un journal, comme dans les films, pour qu'elle ne le reco
Mon sang se figea, cessa d'irriguer mon organisme. Avec une raideur toute mécanique, je pivotai vers mon père. Nos regards consternés se croisèrent. Livide, il m'adressa un haussement d'épaules. Je n'eus pas le cœur de me laisser voir; je fis un pas en arrière et me dissimulai derrière un poteau lorsque Sacha passa au bras de son fiancé. Jamais elle ne sut que j'avais traversé l'Europe pour la précéder et l'étourdir de mon amour.
La bite sous le bras, comme dit Brel, je suis rentré à Paris avec le Zubial qui s'attacha à me consoler du mieux qu'il pût. Mais, dans cet épisode cruel, j'avais acquis la certitude que les rôles de mon père ne me vaudraient jamais rien, que toujours je serais un peu ridicule dans ses costumes. On ne s'improvise pas Pascal Jardin. On naît dramatiquement libre, éto
Si un jour Sacha tombe sur ce petit livre, en français ou dans une autre langue, je voudrais qu'elle sache que, si le grand steak slovène ne l'avait pas attrapée sur le quai, je l'aurais ramenée en France. En ce temps-là, je ne mégotais pas avec mes désirs; aujourd'hui non plus, d'ailleurs…
Une découverte m'accabla à la mort du Zubial: la petite quantité d'êtres qui, sur cette Terre, sont animés par d'immenses appétits, et le nombre encore plus réduit de femmes réellement désirées avec fureur. Toute mon enfance, à l'ombre de mon père, j'avais cru naturel que la vie fût gouvernée par des envies susceptibles de créer des cyclones; et puis, soudain, je découvris la terrifiante inertie du monde.
Quand papa convoitait vraiment une dame ou un mirage séduisant, il demandait à l'univers de conspirer en sa faveur. Récemment, ma mère m'a laissé voir les lettres qu'il continua de lui écrire du fond de sa tombe suisse. Je n'en trahirai pas la teneur qui leur appartient; mais je demeure absolument fasciné par les artifices qu'il imagina pour contourner l'inconvénient de sa propre mort, afin de continuer à séduire sa femme. Même sa disparition n'était pas pour lui un obstacle sans remède. L'assouvissement de ses rêves restait son programme, sa raison d'être alors qu'il n'était plus. Une fois morts, la plupart des gens se calment, lui pas. Le Zubial avait cet enthousiasme qui faisait courir les paralytiques et convertissait les réticences en besoin violent, les réserves en appétits, comme si ses fringales eussent été contagieuses.
Si je fus un enfant gâté, sans jamais l'être par un excès de cadeaux, je le dois à son extraordinaire respect pour les désirs d'autrui, pourvu qu'ils eussent un peu d'éclat et de fermeté. Jamais il ne se moqua de moi quand je manifestai un souhait incongru. J'avais le droit de parler de ma destinée comme de celle d'un futur chef d'État, de me désigner comme le successeur naturel de Jules César au trône de l'Europe, par exemple; il n'esquissait pas même un sourire. Ses sarcasmes ne s'appliquaient qu'à ceux dont l'ironie trahissait le manque de courage, ou un déficit d'inconscience qui était à ses yeux la marque de l'impuissance véritable. Dans son esprit, les raiso
J'ai le souvenir d'avoir dit un jour à l'un de mes professeurs d'histoire, au lycée, qu'il n'était pas digne de nous enseigner cette matière s'il pensait avec quelque sincérité que la France n'était qu'une puissance moye
Un jour que j'étais chez lui, je le vis expliquer à un huissier du fisc qu'il était ruiné à perpétuité puisque ses retards d'impôts étaient mathématiquement irrattrapables et que, malgré cela, il se sentait riche, immensément, parce que ses envies à lui étaient plus fortes que le désir du Trésor de le plumer. Il était d'autant plus sûr de son fait qu'il savait qu'aucun de ses meubles ne serait saisi; depuis qu'il avait fait réduire la largeur du couloir de son entrée, plus un ne passait! L'huissier l'écoutait d'un air dubitatif en continuant son inventaire, le prenant sans doute pour un écrivain, et paraissant ne pas se rendre compte que cet illuminé en peignoir était porteur d'une grande vérité. Chaque jour, le Zubial vérifiait cet axiome selon lequel la vision qu'un homme a de lui-même finit par commander le réel.
Quand il m'arrivait d'en douter, il me répétait toujours:
– Même l'appel du 18 juin a fini par être entendu. Alors…
La dernière fois que je l'entendis formuler cette phrase rituelle, son médecin venait de lui a
Et puis il mourut, pour de vrai. D'un coup, le magicien avait perdu ses pouvoirs; la mort l'avait dépouillé de sa vitalité, lui, l'invincible culbuto qui toujours se relevait de ses fiascos. Être le Zubial ne suffisait plus. À quinze ans, je découvrais que le scandale du réel existait, que la vraie vie pouvait se montrer plus forte que les poètes, terriblement cruelle et risible de bêtise. Je perdais mon père et ma foi en la puissance illimitée des grandes visions. Le dernier acte, sanglant, me jetait à la figure une morale abjecte, intolérable. Finalement, de Gaulle pouvait perdre, et se recycler en speaker londonien appointé par la BBC, Christophe Colomb pouvait mourir étouffé par une arête de poisson avant d'inventer l'Amérique; il était possible qu'Armstrong explosât dans sa fusée Apollo en partant pour la Lune.