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RÉVEIL

Depuis trois ans qu’elle était mariée, elle n’avait point quitté le val de Ciré, où son mari possédait deux filatures. Elle vivait tranquille, sans enfants, heureuse dans sa maison cachée sous les arbres, et que les ouvriers appelaient «le château».

M. Vasseur, bien plus vieux qu’elle, était bon. Elle l’aimait; et jamais une pensée coupable n’avait pénétré dans son cœur. Sa mère venait passer tous les étés à Ciré, puis retournait s’installer à Paris pour l’hiver, dès que les feuilles commençaient à tomber.

Chaque automne Jea

Mais les gens qui passaient sur les côtes voisines, et qui regardaient le trou blanc de la vallée, voyaient surgir au-dessus des brumes accumulées au niveau des collines, les deux cheminées géantes des établissements de M. Vasseur, qui vomissaient nuit et jour à travers le ciel deux serpents de fumée noire.

Cela seul indiquait qu’on vivait dans ce creux qui semblait rempli d’un nuage de coton.

Or, cette a

Elle partit.

Pendant les premiers mois elle pensa sans cesse à la maison abando

Elle avait conservé jusque-là ses manières de jeune fille, quelque chose d’indécis et d’endormi, une marche un peu traînante, un sourire un peu las. Elle devint vive, gaie, toujours prête aux plaisirs. Des hommes lui firent la cour. Elle s’amusait de leurs bavardages, jouait avec leurs galanteries, sûre de sa résistance, un peu dégoûtée de l’amour par ce qu’elle en avait appris dans le mariage.

La pensée de livrer son corps aux grossières caresses de ces êtres barbus la faisait rire de pitié et frisso

Mais elle s’amusait beaucoup des compliments, des désirs apparus dans les yeux et qu’elle ne partageait point, des attaques directes, des déclarations jetées dans l’oreille quand on repassait au salon après les fins dîners, des paroles balbutiées si bas qu’il les fallait presque deviner, et qui laissaient la chair froide, le cœur tranquille, tout en chatouillant sa coquetterie inconsciente, en allumant au fond d’elle une flamme de contentement, en faisant s’épanouir sa lèvre, briller son regard, frisso

Elle aimait ces tête-à-tête des soirs tombants, au coin du feu, dans le salon déjà sombre, alors que l’homme devient pressant, balbutie, tremble et tombe à genoux. C’était pour elle une joie exquise et nouvelle de sentir cette passion qui ne l’effleurait pas, de dire non de la tête et des lèvres, de retirer ses mains, de se lever, et de so

Elle avait des rires secs qui glaçaient les paroles brûlantes, des mots durs tombant comme un jet d’eau glacée sur les protestations ardentes, des intonations à faire se tuer celui qui l’eût adorée éperdument.

Deux jeunes gens surtout la poursuivaient avec obstination. Ils ne se ressemblaient guère.

L’un, M. Paul Péronel, était un grand garçon mondain, galant et hardi, homme à bo

L’autre, M. d’Avancelle, frémissait en l’approchant, osait à peine laisser deviner sa tendresse, mais la suivait comme son ombre, disant son désir désespéré par des regards éperdus et par l’assiduité de sa présence auprès d’elle.

Elle appelait le premier le «Capitaine Fracasse» et le second «Mouton fidèle»; elle finit par faire de celui-ci une sorte d’esclave attaché à ses pas, dont elle usait comme d’un domestique.

Elle eût bien ri si on lui eût dit qu’elle l’aimerait.

Elle l’aima pourtant d’une singulière façon. Comme elle le voyait sans cesse, elle avait pris l’habitude de sa voix, de ses gestes, de toute l’allure de sa perso

Bien souvent en ses rêves son visage la hantait: elle le revoyait tel qu’il était dans la vie, doux, délicat, humblement passio

Il lui disait des choses charmantes en lui pressant les mains et les baisant. Elle sentait la chaleur de sa peau et le souffle de son haleine; et, d’une façon naturelle, elle lui caressait les cheveux.

On est, dans le rêve, tout autre que dans la vie. Elle se sentait pleine de tendresse pour lui, d’une tendresse calme et profonde, heureuse de toucher son front et de le tenir contre elle.

Peu à peu il l’enlaçait de ses bras, lui baisait les joues et les yeux sans qu’elle fît rien pour lui échapper, et leurs lèvres se rencontrèrent. Elle s’abando

Ce fut (la réalité n’a pas de ces extases), ce fut une seconde d’un bonheur suraigu et surhumain, idéal et charnel, affolant, inoubliable.

Elle s’éveilla, vibrante, éperdue, et ne put se rendormir, tant elle se sentait obsédée, possédée toujours par lui.

Et quand elle le revit, ignorant du trouble qu’il avait produit, elle se sentit rougir; et pendant qu’il lui parlait timidement de son amour, elle se rappelait sans cesse, sans pouvoir rejeter cette pensée, elle se rappelait l’enlacement délicieux de son rêve.

Elle l’aima, elle l’aima d’une étrange tendresse, raffinée et sensuelle, faite surtout du souvenir de ce songe, bien qu’elle redoutât l’accomplissement du désir qui s’était éveillé dans son âme.

Il s’en aperçut enfin. Et elle lui dit tout, jusqu’à la peur qu’elle avait de ses baisers. Elle lui fit jurer qu’il la respecterait.

Il la respecta. Ils passaient ensemble des heures d’amour exalté, où les âmes seules s’étreignaient. Et ils se séparaient ensuite énervés, défaillants, enfiévrés.

Leurs lèvres parfois se joignaient; et, fermant les yeux, ils savouraient cette caresse longue, mais chaste quand même.

Elle comprit qu’elle ne résisterait plus longtemps; et, comme elle ne voulait pas faillir, elle écrivit à son mari qu’elle désirait retourner près de lui et reprendre sa vie tranquille et solitaire.

Il répondit une lettre excellente, en la dissuadant de revenir en plein hiver, de s’exposer à ce brusque dépaysement, aux brumes glaciales de la vallée.

Elle fut atterrée et indignée contre cet homme confiant, qui ne comprendrait pas, qui ne devinait pas les luttes de son cœur.

Février était clair et doux, et bien qu’elle évitât maintenant de se trouver longtemps seule avec «Mouton Fidèle», elle acceptait parfois de faire en voiture, avec lui, une promenade autour du lac, au crépuscule.

On eût dit ce soir-là que toutes les sèves s’éveillaient, tant les souffles de l’air étaient tièdes. Le petit coupé allait au pas, la nuit tombait; ils se tenaient les mains, serrés l’un contre l’autre. Elle se disait: «C’est fini, c’est fini, je suis perdue», sentant en elle un soulèvement de désirs, l’impérieux besoin de cette longues suprême étreinte qu’elle avait ressentie si complète en un rêve. Leurs bouches à tout instant se cherchaient l’une à l’autre, et se repoussaient pour se retrouver aussitôt.

Il n’osa pas la reconduire chez elle, et la laissa sur sa porte, affolée et défaillante.

M. Paul Péronel l’attendait dans le petit salon sans lumière.

En lui touchant la main, il sentit qu’une fièvre la brûlait. Il se mit à causer à mi-voix, tendre et galant, berçant cette âme épuisée au charme de paroles amoureuses. Elle l’écoutait sans répondre, pensant à l’autre, croyant entendre l’autre, croyant le sentir contre elle dans une sorte d’hallucination. Elle ne voyait que lui, ne se rappelait plus qu’il existait un autre homme au monde; et quand son oreille tressaillait à ces trois syllabes: «Je vous aime» c’était lui, l’autre qui les disait, qui baisait ses doigts, c’était lui qui serrait sa poitrine comme tout à l’heure dans le coupé, c’était lui qui jetait sur les lèvres ces caresses victorieuses, c’était lui qu’elle étreignait, qu’elle enlaçait, qu’elle appelait de tout l’élan de son cœur, de toute l’ardeur exaspérée de son corps.