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E*

L'image que te présente ton souvenir ressemble à cela: une salle de conférence confusément gothique, des tables alignées dessinant une ellipse très allongée, ta tête que tu tiens entre tes mains sans doute pour lui éviter de divaguer et, dans cet espace interne où habite un je, une sensation vertigineuse de désert où vie

Tu t'e

Ton e

Dans tous les débats elle s'essaya à te contredire. Elle avait des points de vue positifs, beaucoup de foi en supplément de ses adverbes. Toi, tu n'es jamais que sceptique. La religion de la littérature et de ses éminentes vertus, son humanisme, son hyperbole te font défaut. La contradiction te fortifiait; elle était, dans l'abyssal e

Il te sembla le dernier soir que, loin de prendre ces débats oiseux pour les banales joutes rhétoriques à quoi au fond ils se résument, ta romancière se croyait méprisée de toi et qu'elle en était blessée. Tu n'avais de surcroît pas manifesté avoir lu ses œuvres, tu n'en avais pas marqué de considération. Tu voulus, ce dernier soir, réparer l'impression sans doute brutale que tu lui avais faite et, lui demandant un exemplaire de son dernier roman, entrepris, dans le brouhaha des conversations d'apéritif, de le lire.

C'était faire exhibition d'un talent que tu as acquis à force de lecture, et qui te permet de parcourir un volume de deux cents pages – pourvu qu'il ne soit pas la traduction grotesque d'une thèse de métaphysique allemande – en trente minutes et d'en retenir assez pour en causer. Ce qu'ensuite tu fis avec l'auteur, suffisamment bien pour qu'elle éprouve à tes remarques, à tes questions, de la surprise et du plaisir.

En justification de ce petit talent, de cette petite arme secrète dont tu dus dévoiler les batteries, disons qu'un roman, c'est comme un moteur de voiture: n'importe quel mécanicien un peu professio

Tu fis savoir à ta romancière que son véhicule était de bo

On se sépara donc après dîner sur un excellent sentiment et tu regagnas ta chambre d'hôtel, comptant faire tes bagages car demain le colloque se dissout, les romanciers français repre

Tu étais en caleçon et la brosse à dents en main lorsque le téléphone so

Ça ou l'insomnie… Tu renfilas ton pantalon et pris l'ascenseur.

Tu es assise dans un de ces fauteuils qu'on appelle club, face à une table ronde et basse. Calée confortablement au fond du fauteuil, les bras reposant sur les accoudoirs, jambes allongées devant toi. Le bar est un de ces endroits décorés de velours rouge, de boiseries, de lampes qui ne diffusent qu'une lumière tamisée. L'image du souvenir baigne dans sa pénombre rouge. La romancière se prénomme E*, elle est assise à ta gauche dans un fauteuil identique placé à angle droit par rapport à l'axe du tien. Elle se tient sur son bord, resserrée sur elle-même. Toutes ses manières, et jusqu'à celle de s'asseoir, sont d'une parfaite féminité. Ou comment occuper dans l'espace du monde le moins de place possible. Tu as commandé un cognac, tu en commanderas un certain nombre encore avant de quitter ce bar. Tu crois te souvenir sur la table devant vous de deux verres identiques. Mais tu ne saurais assurer qu'elle buvait elle aussi du cognac.

Quant à la conversation, il te semble qu'elle a commencé par porter sur tes mauvaises manières, sur cette façon pas très féminine que tu as de t'habiller (à preuve le blouson de cuir qui ne te quitte jamais), de te tenir, de parler en te foutant de tout. Cette manière de monter à l'assaut et de dévaster les positions adverses. Choses que tu reco

Elle te parle de son mari, de son amant, de ses enfants, de ce qu'elle écrit. Tu l'écoutes, songeant aux raisons qu'elle a de se confesser ainsi à toi, et que te veut-elle au fond. Puisqu'elle sait ne pouvoir te convertir aux bo

Tu bois du cognac et, du fond de l'engourdissement léger qu'il te procure, tu sens comme un remords à traiter cette femme de manière si cavalière. Tu manques, il te semble, tu as manqué de délicatesse. Son agressivité à ton égard pouvait n'être qu'une forme – inefficace – de défense. Mais contre quoi?

Elle te pose sur toi des questions, tu ne sais plus lesquelles, et tu y réponds avec toute la cordialité possible. Il te vient à l'idée qu'à défaut d'autre chose, elle cherche à te séduire. Que le désir serait la forme ultime ou in extremis de la reco

L'idée a dû te faire sourire, car elle remarque ce sourire et te dit qu'elle te préfère comme ça, qu'elle est heureuse d'avoir eu l'idée de t'appeler pour prendre ce verre. Sans quoi, jamais elle n'aurait vu l'autre face de toi. Celle qui sourit. Cela ne manque pas de te faire sourire plus encore. Car nous y venons. Nous flottons de concert dans le tiède bain du dévoilement de soi, la révélation des secrets, la fiction des visages cachés. Bon médium pour l'inspiration du désir.

Tu te demandes brièvement en finissant ton cognac, et tandis que le liquide brûle sourdement dans ta bouche et dans ta gorge, si tu en aurais envie. Tu te sondes à la recherche d'un désir. Il suffit d'ailleurs – tu le remarques souvent – de chercher pour trouver. Et peut-on, en conscience, refuser à une autre conscience la reco

Lorsque vous vous levez et quittez le bar, la cordialité a atteint entre vous un improbable sommet. Ta duplicité est parfaite: si tu te sondes, et tu ne cesses de le faire, tu perçois deux courants traversant ta conscience (comme dit la grotesque métaphysique allemande). L'un, agréable et doux, a toute la chaleur instillée par l'alcool et le confort du bar: c'est un joli filet de bienveillance sincère et ironique. L'autre, très froid, considère la situation d'un œil implacable: vous voici dans un nouvel épisode de l'éternelle lutte des consciences pour la reco

Il est trois heures du matin, vous prenez l'ascenseur. Sa chambre se trouve deux étages au-dessous de la tie

Tu étais en caleçon et la brosse à dents en main lorsque le téléphone so