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Quant à lui, il télescopait l'histoire au moment le plus imprévu, alors qu'il était allé la chercher jusqu'au cœur des Balkans, sans voir rien d'autre que la guerre, obscure, chaotique et fatalement destructrice, l'histoire sortait de l'ombre, du hasard, comme un diable de sa boîte. Ici, dans l'Europe postmoderne de la fin du xxe siècle.
Comme si tout avait été subtilement programmé pour qu'une telle rencontre survie
– Bon, reprit-il en s'ébrouant. Qu'est-ce qu'on fait pour Koesler?
Un bref silence, puis:
– Je veux la planque de Kristensen et un organigramme complet. Avec le nom des societés-écrans ou des hommes de paille.
– O.K. On fait comme on a dit, dans trois quarts d'heure, maxi. Au revoir, Anita, et merci.
Son souffle avait été beaucoup plus grave que prévu sur les derniers mots.
Et son bras se détendit mollement pour reposer le combiné sur son socle.
Il entendit un lointain au revoir nimbé de chuintements téléphoniques puis le claquement du métal et du plastique.
Il mit une bo
Sur la plage de Quarteira, Hugo ouvrit de nouveau le coffre de la voiture pour faire sortir Koesler. Il avait eu tout le temps de préparer la suite des événements en conduisant et voulait essayer de se faire plus humain, mais sans lâcher le morceau.
– Ça va? lâcha-t-il au quadragénaire aux yeux gris…
L'homme marmo
– Désolé pour les menottes, mais tant que nous n'aurons pas enclenché pour de bon la machine je dois veiller à ne faire aucune erreur.
– J'comprends ça.
– Bon passons aux choses sérieuses. Les flics sont d'accord pour douze heures, pas une de plus. Et ils veulent la cachette de votre patro
L'homme restait debout, solidement campé sur ses jambes, bien droit, strictement autodiscipliné.
Comme un militaire. Un ancien soldat. Un ex-mercenaire. Ou quelque chose dans ce goût-là.
– J'ai pas énormément le choix de toute façon.
Hugo avait de nouveau sa mitraillette en mains.
– Non, effectivement. Sans compter que les flics co
L'homme restait impassible. Il semblait attendre patiemment la suite.
– Bon on va commencer par le gros morceau tout de suite, après ça ira tout seul.
Il mit la Steyr-Aug en bandoulière dans son dos et enclencha l'enregistrement sur le petit dictaphone. Il posa le dictaphone entre lui et Koesler, sur le coffre arrière de la Nissan.
L'homme n'émit qu'un vague haussement de sourcils, parfaitement résigné, déjà prêt à faire le grand saut. Il avait eu tout le temps d'y penser dans le coffre de la bagnole.
Il ne poussa aucun soupir, se contentant de s'éclaircir la gorge.
– La planque centrale est à Monchique. Dans la Serra, vers le pic de Foia, une grande maison, isolée dans les bois, très en retrait de la route. La maison appartient à un homme de paille d'Eva Kristensen, j'co
– Bien on va prendre cinq-dix minutes pour un tableau complet. D'abord quel est ton rôle exact dans la machine Kristensen, quelles sont tes fonctions…
– Je m'occupais des problèmes de logistique et de sécurité.
– Ça veut dire quoi ça exactement? On m'a dit que t'étais une sorte de secrétaire spécialisé pour Bru
– Ouais… j'avais une fonction officielle, chargé de la Sécurité et de la Logistique. Mais ce rôle ne couvrait que la zone d'Amsterdam, disons, des Pays-Bas…
– Bon… En quoi ça consistait exactement?
L'homme se fit vague, tout d'un coup.
– Boh, plein de trucs, des systèmes d'alarme à l'espio
– Ça signifie quoi, ça, qu'Eva Kristensen possède un réseau international, avec des hommes de paille et des secrétaires spéciaux un peu partout dans le monde?
– Je ne sais pas. L'information est extrêmement cloiso
– O.K., voyons un peu en détailles types de la bande, fais-moi un topo.
– Qu'est-ce que voulez savoir?
– Tout, comment ça fonctio
– Ben… D'abord y a le nouveau Chef des Opérations Spéciales, Sorvan, un Bulgare. Lui je savais qu'il existait mais j'l'avais jamais rencontré avant… toute cette histoire. C'est un type qu'Eva K. a embauché l'a
– Vas-y, trace-moi les grandes lignes…
– Ben c'est un ancien de la sécurité bulgare, avec la chute du communisme un peu partout il a fui en Turquie où il avait des co
– Tu veux dire par là qu'il m'en veut à mort?
Le type eut un rictus cruel qui indiquait que c'était le terme exact.
– O.K. et toi là dedans tu faisais quoi, à part nous pister?
L'homme hésita un instant.
– Plus t'en diras, moins les flics seront tentés de raboter ton petit capital d'heures…
L'homme regardait le dictaphone où la petite bande tournait, impitoyablement.
– Moi, j'ai été affecté à un poste spécial, pour cette opération «spéciale».
– Raconte tout.
– Je devais vous traquer et en rendre compte…
– À qui, à Eva Kristensen?
– Non… non…
– Alors à qui, à Sorvan?
L'homme ne répondit rien tout de suite. Il dansait presque d'un pied sur l'autre.
– Oui, c'est ça… À Sorvan…
Une dose de sincérité à peu près aussi consistante que dans un film de Rohmer.
– Joue pas au con. Tu sais très bien que t'as aucune chance si Eva K. échappe au coup de filet. Faut que tu dises tout, que toute la toile tombe d'un coup. Sans ça, t'échapperas p'têt' aux flics, mais tu vivras constamment avec l'œil vissé pardessus l'épaule, sans répit…
L'homme soupira nettement cette fois-ci. Ses épaules se tassèrent légèrement..
– Bon pour cette opération, y a quelqu'un qui chapeautait tout le monde, ici au Portugal. Chargé d'opération. Un type qu'Eva K. embauchait à l'occasion pour des missions spéciales, un peu partout sur le continent. Faut pas penser à l'organisation d'Eva K. comme à un truc figé, voyez? C'est une vraie caméléon c'te femme-là, elle s'adapte tout le temps.
– Bon qui c'est ce big boss? Et où il est?
– À l'heure où j'vous parle il est peut-être sur la route de Monchique. Mais il a passé toute la fin de l'après-midi avec Eva K.
– Où ça?
– Ça j'en sais foutre rien. Seul Vondt savait où elle était.
– C'est qui Vondt, le type en question?
Un assentiment de la tête.
– Haut et clair. J'ai une bande qui tourne.
– Ouais.
– Bon, qui s'occupait de traquer Travis?
– Vondt. Moi je devais surveiller la fliquesse d'Amsterdam, celle avec qui vous communiquez au téléphone. J'n'ai tué perso
L'homme avait un petit pli malin au coin des lèvres.
«Celle avec qui vous communiquez…»
Il avait deviné ce que cachait le manège et le faisait savoir, par bande interposée. En même temps qu'il assurait ses arrières en dénonçant ses complices.
– Bon et où il en était Vondt, sur Travis?
– Ben il avait eu le tuyau de Tavira à un bar de la frontière. Il est venu interroger vot'copain là (il montrait Pinto d'un bref mouvement du menton), puis y m'a dit de rappliquer pour le suivre. Entretemps t'étais arrivé.
Il y avait comme une sorte d'hommage professio
– Bon maintenant raconte-moi l'attaque de l'hôtel à Évora, et l'histoire du Grec à Bejà.
– Pour le Grec j'sais rien, sinon que Vondt a eu le tuyau par un contact qu'il avait quelque part, ici, j'sais pas où, Vondt ne do
– Elle s'était bien arrêtée chez le Grec pourtant.
– Ouais, mais moi je savais pas ce qui s'était passé.
Hugo décela aussitôt un gros mensonge, mais n'avait pas le temps de s'arrêter à ces détails. L'homme essayait de sauver sa peau, c'était tout.
– Bon, O.K., tu sais rien sur le Grec, passons à Évora.
– Ben à Évora Vondt a rappliqué avec l'équipe de Sorvan presque au complet, plus deux gars à moi. C'est vrai qu'ils ont fait trop de bruit, surtout dans l'escalier, et Sorvan et moi on les a rappelés à l'ordre. Mais les mecs étaient surexcités par toute cette putain de coke et ça a tourné comme tu sais…
Hugo laissa passer un pâle sourire. L'homme lui avait fait une fleur en n'indiquant pas clairement qu'il était, lui, responsable de la mort de plusieurs hommes. Mais il sentait que le geste n'était pas altruiste. Le regard de Siemmens/Koesler disait clairement qu'il faudrait que ce soit payé de retour.
– Bon je te promets une chose: dès que la maison sera prise et toute la bande avec, je t'ouvrirai les menottes.
L'homme ne répondit rien et son visage se ferma. Il avait fait sa part. Il observa un bref instant le magnétophone et son regard se perdit vers les dunes et l'Océan d'où soufflait un vent rafraîchi par la nuit et les embruns.
Hugo arrêta le magnétophone et le mit dans une des larges poches pectorales du blouson. Il ouvrit le coffre, un air authentiquement désolé sur la figure.
– Dernier voyage dans ces conditions, c'est une promesse. Dès que mon coup de fil est do