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CHAPITRE XX

Sur la route d'Ayamonte, il tenta de sonder un peu la flic. Lui aussi, il avait besoin d'informations.

– Qu'est-ce que vous pouvez me dire sur la mère d'Alice?

Elle lui jeta un petit coup d'œil en coin.

– Si vous commenciez par me dire ce que vous savez?

Il voyait où elle voulait en venir. Elle aussi co

– Alice m'a raconté une histoire un peu décousue. Je sais que sa mère est extrêmement riche. Et que visiblement elle a des méthodes assez expéditives. D'autre part elle a réussi à divorcer du père d'Alice en le privant de tous ses droits paternels… Alice m'a également raconté une histoire de cassette-vidéo, trouvée dans sa maison d'Amsterdam. et qui a déclenché sa fuite. Elle m'a raconté quelques rêves aussi.

Il décela un éclair d'intérêt dans le regard de la jeune femme mais celle-ci ne répondit rien.

Il aurait pu entendre le bourdo

– Qu'est-ce que vous savez de la cassette?

Il réprima un sourire.

– Tout, je pense. Un snuff-movie, c'est ça?

Elle hocha la tête, gravement, en silence.

Il flairait quelque chose de plus. Occulté par omission.

– Bon, parlons de Travis, maintenant. Vous sembliez penser qu'il puisse être en relation avec la maffia…

– L'histoire de cette famille est vraiment compliquée, vous savez… Il semblerait qu'il ait eu des contacts, dans le temps, avec des gangsters de Sicile… je pensais qu'il avait pu embaucher un type. Une ancie

– O.K. Et que fait-il exactement? C'est un mec de la Cosa Nostra?

– Non, je ne crois pas. C'est un ancien marin de la Navy. Ensuite il a rencontré la mère d'Alice, en Espagne. Puis ils sont venus s'installer en Algarve. Ce que je peux vous dire c'est que c'est un junkie, un toxico. Et qu'il fabriquait ce bateau, la Manta, avec un témoin de l'affaire.

Il tilta aussitôt.

– C'est qui ce témoin?

Il vit Anita hésiter, puis prendre une décision.

– Vous l'auriez lu dans les journaux, de toute façon… Ce témoin était un dealer. Les hommes d'Évora l'avaient trouvé avant nous, hier soir. Mais j'ai réussi à dénicher quelques infos chez lui.

Il comprit qu'un homme était mort, sans doute salement, et que le hit-squad Kristensen était dejà sûrement aux trousses de Travis. Avec peut-être même une bo

Quelque chose se mit à le tracasser.

– Dites-moi, lâcha-t-il un peu avant l'entrée de la ville… Comment croyez-vous que les hommes d'Évora ont appris que nous étions à l'hôtel, moi et Alice?

– Je n'en sais rien, répondit-elle. Peut-être ont-ils eux aussi des informateurs un peu partout, comme la maffia. Peut-être le patron de l'hôtel, je ne sais pas.

– Non, ils n'auraient pas tué un de leurs indics… Ça ne venait pas de l'hôtel.

Le silence emplit l'habitacle.

Il s'arrêta devant la cabine et fit un dernier point avec Anita.

Une discussion éclata au sujet d'un point crucial qu'il croyait réglé.

– Non, résistait-il vaillamment, je vais vous accompagner à la cabine. Je suis dans l'obligation de prendre cette précaution.

Elle fulminait intérieurement et son regard jetait des étincelles..

– Écoutez, reprit-il. Ensuite je vous ramène à la maison et si voulez changer de version auprès des flics ce sera votre affaire… Vous devrez juste leur expliquer le premier mensonge,… Sans compter tous les risques pour Alice, que nous co

Elle l'observait avec attention et l'orage intérieur semblait disparaître progressivement.

– D'accord, laissa-t-elle tomber, résignée.

Il lui ouvrit la porte de la cabine et s'installa à ses côtés.

Elle téléphona d'abord à Faro.

Il comprit que c'était la panique là-bas.

On ne savait plus où elle était depuis la fusillade de la nuit et elle débita patiemment la version fictive des faits en indiquant qu'elle se trouvait au sud de Setubal, comme prévu. Elle demanda ensuite qu'on recherche un bateau nommé la Manta . Elle expliqua pourquoi toutes les morts violentes des deux derniers jours avaient un lien avec Travis et Alice. Elle occulta les détails importants, en jetant son regard azur au plus profond de lui. Puis programma un rendez-vous téléphonique vers sept heures du soir avec le flic qui chapeauterait les recherches auprès des capitaineries d'Algarve.

Elle raccrochait et son regard étincelant lui demandait clairement: alors c'était comment, monsieur «je-n'ai-confiance-en-perso

Hugo la regardait du coin de l'œil, branché sur l'observation des alentours. Un sourire plissa ses lèvres.

– Parfait… Appelez Amsterdam, maintenant.

Le regard étincelant le vrilla d'un rayon bleu, méchamment ardent.

Ils trouvèrent un distributeur pas loin de la cabine, où il tira du liquide avec la carte Zukor. Puis ils firent des courses dans un supermarché où Hugo remplit un plein Caddie de bouffe et de vêtements pour Alice. Il trouva également une librairie et il acheta un énorme paquet de journaux portugais et des bouquins en tous genres, en espagnol (il savait qu'Alice le comprenait parfaitement). Il prit également deux journaux français de l'avant-veille qui titraient sur le martyr de la ville assiégée de Srebrenica, y voyant un parallèle avec l'insurrection du ghetto de Varsovie, cinquante ans plus tôt, très exactement. Ils n'avaient pas tort. Hugo retint difficilement la vague de rage froide qui l'envahissait devant la photo du Dr Karadjic. Le psychiatre reconverti dans la purification ethnique arborait un fier sourire, aux côtés de son chef d'état-major, le général Mladic. Tous deux semblaient défier le monde entier et surtout, envoyaient un message clair à tout l'Occident. Maintenant, messieurs, semblaient-ils dire, il est effectivement trôp tard. Hugo se demanda s'il était possible d'envisager leur assassinat et se dit que les musulmans du monde entier seraient bien inspirés de lancer des «fatwas» contre ce genre de criminels de masse, plutôt que de condamner des écrivains «sacrilèges».

Dans les journaux portugais et espagnols du jour il comprit qu'on démilitarisait la ville de Srebrenica, côté musulman, alors que les troupes serbo-tchetniks campaient aux faubourgs de la ville. Seigneur, pensa-t-il, voilà qui illustrait de manière parlante le désormais célèbre «il ne faut pas ajouter de la guerre à la guerre»…

Il y avait plus grave, plus obscur et plus désespérant en cette belle journée du 21 avril 1993. À cause du plan Vance-Owen, qui avalisait la politique de redécoupage ethnique de la nation bosniaque, Croates et Musulmans se battaient pour le contrôle de la Bosnie centrale, territoire censé revenir aux «Croates» de Bosnie. Seigneur… Peut-être Marko Ludjovic et Béchir Assinevic s'affrontaient-ils désormais, sur cette terre abando

Encore une fois l'Occident n'avait rien compris. Et les bo

Il demanda à Anita de lui traduire les passages les plus importants en lui faisant une rapide synthèse des articles.

Dans les pages intérieures, à la rubrique faits divers, juste après la tuerie de Waco, au Texas, elle tomba sur l'attaque de l'hôtel d'Évora. On y disait que les meurtres d'un dealer grec à Beja, et de deux hommes à Castelo Branco, étaient peut-être liés à l'affaire d'Évora. D'après ce qu'elle comprenait un appel au secours fictif avait envoyé la moitié des hommes de service dans un piège. Les autres, quatre hommes, avaient été enfermés dans les coffres des voitures. Les fils du téléphone avaient été sectio

Il réalisa que la BMW était repérée et qu'il serait dangereux de circuler avec elle…

Il remonta à toute vitesse vers la maison.

Il gara la voiture dans le parc, le long de la face arrière, hors de vue de la route et réfléchit intensément. Ça ne se présentait pas si bien que ça, sans véhicule. Il faudrait louer une caisse à Ayamonte.

Il se tourna vers la fliquesse.

– La BMW ne ressortira que quand on aura retrouvé Travis… Je prendrai le car jusqu'à la frontière et je louerai une voiture. Vous, tâchez de vous soigner et surveillez attentivement la maison. Bouclez tout…

Il sortit de la voiture et se rendit à l'arrière, ouvrir le coffre. Anita s'extirpa de son siège.

Il fouilla dans son sac de sport et se redressa, un fusil à pompe luisant dans les mains.

L'image d'Alice trimballant les armes qu'il lui avait fait prélever sur les cadavres, alors qu'il portait la jeune femme inconsciente dans ses bras, interféra puissamment avec le réel, à l'intérieur de son crâne.

Il fallait rester en contact avec la réalité, bon dieu… Ce n'était pas le moment de planer.

– J'en ai récupéré deux comme ça à l'hôtel, avec une boîte de cartouches pleine. J'en garde un avec moi.

Il arma la longue culasse d'acier, dans un claquement caractéristique.

– Prêt à l'emploi…

Elle observa le gros Remington d'un air résigné.

– Vous savez, je ne suis pas sûre que cela sera vraiment tres… manœuvrable, avec ça…