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Elle montrait du regard son attelle et le bandage plâtré qui enveloppait son épaule, son bras nu dépassant du pull noir à la manche découpée.
Il se demanda sur le coup quelle était cette étrange impression. Pourquoi ses yeux ne pouvaient-ils se détacher de ce morceau de corps, bandé de blanc médical et de carbone noir, avec ce polo noir mutilé, asymétrique, découvrant la peau, gainant le reste, si étrangement et imparablement sexy?…
Il s'ébroua et replongea sa main dans le sac de sport.
Il la ressortit armée d'un gros pistolet étincelant.
– Du 38 magnum. Avec un chargeur en rab. Avec ça, vous stoppez un taureau. Et vous gardez le fusil… Trouvez un système…
Autour d'eux les eucalyptus et les cèdres du parc s'agitaient sous un souffle tiède, chargé d'odeurs marines, et de sable. Un vent du désert. Venu d'Afrique, pensa-t-il. Le soleil jouait entre les frondaisons des arbres, tombant comme un chapelet de perles de lumière. Et cette fille était si belle, là, soudainement, avec cette lumière dorée, cette odeur de femme touareg amenée ici par on ne sait quel sirocco et la caresse du vent, comme une invitation sensuelle à s'abando
Il s'ébroua de nouveau, tentant de trouver une suite convenable à la séquence de gestes idiots et mécaniques.
Il referma le coffre. Posa les armes sur le métal. Y laissa également les clés de la voiture. S'assura qu'il n'avait rien oublié, la regarda un bref instant et décida qu'il était temps de partir.
– Il se fait tard, il faut que j'y aille.
Il se retourna et emprunta le petit sentier en pente qui longeait le côté de la maison.
La voix d'Anita éclata derrière lui:
– Attendez…
Il se figea et se retourna à nouveau.
– Je crois que j'ai une piste, moi aussi…
Il l'observa d'un regard qu'il savait protégé par ses lunettes noires. Il aurait pu rester des heures ainsi, sûrement, à la contempler…
– À Tavira, aux entrepôts nautiques Corlao… n y a un homme qui co
– Tavira?
– Oui… C'est à cinquante kilomètres de la frontière mais je ne vous demande pas d'y aller, je pourrai faire ça, ici, au téléphone. Ça me do
– Parfait Anita, faites ça, lâcha-t-il laconiquement.
II s'élançait déjà vers la route.
II lui semblait que deux rayons bleus se collaient à ses omoplates.
Sur la route d'Ayamonte, dans l'autocar, il se concentra à nouveau sur les problèmes pratiques.
II avait laissé les noms de Berthold et d'Ulrike Zukor à l'hôtel d'Évora. Il avait fait des achats à Ayamonte sous ce nom mais avait eu le réflexe de louer la maison sous l'autre fausse identité que Vitali lui avait préparée. Celle qu'il aurait dû emprunter pour son retour vers la France. Jonas Osterlink, de nationalité néerlandaise. Maintenant ce qu'il pouvait faire c'était tenter de faire croire à un déplacement de Zukor vers l'ouest, au fur et à mesure de son enquête, afin d'éloigner les flics, ou toute autre perso
Ça, ça commençait à ressembler à une des «stratégies virales» dont Ari dévoilait les subtils mécanismes dans ses cours. Avec un tel canevas, il mettait de sérieuses chances de son côté…
L'autocar arrivait à la station d'Ayamonte. Il descendit sur la chaussée poussiéreuse et se dirigea vers la gare, où il apercevait l'enseigne d'une agence Hertz.
Il loua une grosse Nissan verte, à la semaine, sous le nom de Zukor et fonça directement vers la frontière. Il traversa le Rio Guadiana à son embouchure, l'Océan comme une masse de plasma ardent sous le soleil, à sa gauche, par la vitre qu'il avait ouverte. Le vent était éto
Il prit une inspiration, et se fabriqua un perso
Il marcha lentement vers le premier établissement, affinant le rôle dans sa tête.
Au troisième bar son perso
Il n'hésita plus à se lancer dans un euro-slang approximatif, combinaison d'anglais, d'espagnol, de français et de portugais afin de multiplier les chances de se faire comprendre. Traduisant trois ou quatre fois de suite les mots importants. Je suis un journaliste spécialisé dans le domaine des bateaux, disait-il à la cantonade, je cherche un certain Stephen Travis pour l'interroger sur un navire de sa conception, la Manta , on m'a dit qu'il venait parfois chez vous, dans ce bar… Il offrit d'entrée une tournée générale.
Il sentit les gens se détendre autour de lui, alors que le patron servait les verres. Sa grande bière arriva, couro
Le patron jeta un coup d'œil panoramique dans la salle, cherchant et trouvant l'assentiment quasi général et se retourna vers lui.
– Monsieur Travis il venait pas souvent chez nous, mais il allait là-bas, tous les jours, à l'Atlantico…
– Obrigado, vraiment, very much, jeta-t-il après une large lampée de bière.
– Dites-moi, reprit le barman… Vous travaillez pour quel journal?
– Heu, pour Yachting International, l'édition allemande…
– Vous êtes allemand…
– Oui… je suis de nationalité allemande, mais je suis né en Suisse…
– Dites-moi, senhor, pourquoi tant de gens y s’intéressent au bateau de senhor Travis?
Hugo tilta, malgré les effluves d'alcool.
– Comment ça?
– Ben… les autres journaux. Y a un autre journaliste qu'est passé y a pas une heure, il disait qu'il travaillait pour une revue hollandaise lui. Un article sur les bateaux construits «artisanalement» et qu'on lui avait parlé d'un certain Travis et d'un navire en construction, nommé la Manta …
Nom de dieu. Les types du hit-squad Kristensen étaient déjà passés avant lui. Le dealer grec avait craché le morceau.
– Et vous lui avez dit la même chose. Le bar Atlantico?
– Oui, je sais qu'il y allait souvent, avec ce type, ce Grec dont on parle dans les journaux… Ditesmoi c'est ça l'histoire, hein? C'est ça qui vous intéresse? C'est quoi le fin mot de l'histoire? La maffia? Du trafic de drogue?
C'était sans doute inutile de mentir. Disons que ce mensonge de plus était parfait, rectifia-t-il aussitôt. Il acheva son verre de bière.
– Oui, je mène une enquête sur ces événements. Je vous remercie pour tout. Offrez une autre tournée.
Il se leva en laissant un paquet de dollars sur le zinc.
Il sortit du bar avant que quiconque ait eu le temps de réagir.
Au bar Atlantico le même scénario se répéta. Il était maintenant tout à fait entraîné à son rôle de journaliste blasé, s'inspirant de quelques modèles du genre qu'il avait vus dans les grands hôtels de Split ou de Sarajevo. La plupart d'entre eux n'étaient pas de mauvais bougres, loin de là. Mais ils avaient assisté tant de fois aux débâcles humanitaires de l'Occident, ces derniers temps, qu’ils considéraient généralement les éléments des Colo
– Vous faites votre boulot et nous le nôtre, c'est tout, avait-il lâché un jour à une journaliste tchèque avec qui il passait la soirée, à Dubrovnik, alors qu'elle repartait pour Prague et lui pour il ne savait pas encore très bien où, précisément.
– Oui, mais c'est quoi exactement votre boulot?
– Faire en sorte que des types comme Zladtko ne disparaissent jamais tout à fait.
Et il avait montré Zladtko Virianevic, un journaliste serbe de «Oslovojenje», un des Serbes démocrates, anti-tchetnik, «Bosniaque», qui luttaient aux côtés des Croates et des musulmans comme font d'autres dans la capitale encerclée et partout ailleurs en Bosnie.
– Arrêtez vos co
Il avait un peu titubé sous les vapeurs de l'alcool et es effets de la vodka eurent raison de son vœu de silence, comme si une soupape s'était momentanément ouverte.
– Disons que nous nous considérons comme des mercenaires privés, œuvrant pour la justice et la liberté. Une forme moderne des chevaliers du Moyen Âge et des frères de la côte…
La jeune Tchèque l'avait regardé et avait murmuré, éberluée:
– Oh non, ne me dites pas que vous faites partie de ce truc-là…
– Quel truc? avait-il demandé..
– Ne faites pas l'idiot (son délicieux accent slave allait âvoir raison de ses dernières résistances, avait-il pressenti), cette organisation dont on parle à mots feutrés dans tous les couloirs d'ambassade. Les Colo
Il avait souri, impénétrablement.
– Nous ne sommes encore qu'une poignée mais nous allons nous étendre, nous aussi, comme un virus. Un anti-virus, en fait, contre le retour de la barbarie et du totalitarisme, vous voyez, ici, déjà, puis, sans doute, un peu partout dans le monde…
– Vous êtes complètement fous, avait-elle jeté en éclatant de rire. La rhapsodie de son rire flûté avait eu raison de tout et il avait éclaté de rire à son tour.