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David réfléchit un instant: on aurait dit que ces vêtements n'étaient pas seulement des vêtements. Sur une tête française, la casquette de base-bail semblait vouloir signifier autre chose - exactement comme le chapeau de David exprimait sa préférence pour le monde d'avant-guerre. Les casquettes havraises exprimaient une préférence pour l'Amérique des téléfilms. C'était l'Europe.
Comme son regard traînait encore à la ronde, il remarqua un groupe rassemblé sur le trottoir. Des voix s'élevaient, amplifiées en plein air par une sono. David s'approcha. Les badauds s'agglutinaient devant une estrade entre deux boutiques de restauration rapide. Le bâtiment de gauche, orné d'un drapeau yankee, portait l'enseigne Mackburger. La boutique de droite, ornée d'un drapeau français, portait l'enseigne Grignotin.
Assis derrière une table au milieu de l'estrade, deux hommes parlaient dans des micros, sous le logo de la radio FCN: Fun Culture Normandie. Séparant les protagonistes, une animatrice brune à cheveux courts arbitrait le débat. David perçut d'abord quelques bribes de phrases. L'homme de gauche criait: «Vos propos sont passéistes!» Celui de droite rétorquait: «Vous êtes l'e
L'animatrice arbora un large sourire pour résumer:
– Après une pause publicitaire, nous reprendrons ce débat entre Anthony Dubuc, gérant du magasin Mackburger-Maréchal Foch, et Charly Robert, gérant du Grignotin-Palais de Justice. Un débat consacré, je le rappelle, à: «Quel avenir pour la fast-cuisine française?» N'hésitez pas à poser toutes vos questions en direct par téléphone…
Un morceau de musique rythmée répéta une centaine de fois «Love me, loveyou» , puis l'émission reprit sur un ton apaisé. A gauche, Anthony Dubuc, costume cravate, expliquait que Mackburger assurait des milliers d'emplois en France et participait, avec ses sous-traitants, à la lutte contre le chômage. Charly Robert, en pull à col roulé, répliquait qu'avec son fast-food à base de baguette et de porc français, il participait à la défense de la tradition agroalimentaire nationale. Il s'emballa dans une série d'invectives contre l'Amérique «menaçante pour notre exception culinaire - que la France devrait protéger par un appareil juridique»! Le ton monta de plus belle:
– Vous niez le marché! Vous êtes un négatio
– Vous combattez le droit à la différence!
Le public silencieux suivait attentivement les arguments. Affublé d'une casquette des Chicago Bulls, un adolescent arabe soufflait à son voisin:
– C'est vrai, les Américains ils se pre
S'immisçant dans leur conversation, David demanda timidement:
– Vous êtes pour Grignotin ou pour Mackburger?
Le garçon réfléchit un instant, puis son regard s'accrocha au chapeau du nouveau venu. Le toisant de haut en bas, il prononça:
– T'es bizarre, toi!
Comprenant que son accoutrement paraissait ridicule, David tenta de se justifier:
– En fait, j'arrive de New York, pour visiter la France…
Aussitôt, il s'interrompit, réalisant qu'il venait de se dénoncer, en plein débat public sur l'impérialisme américain. Mais déjà, l'autre tapait sur l'épaule de son camarade en criant:
– Hé! Kamel, regarde ce zouave, il vient d'Amérique!
David bafouilla:
– En fait, je suis à moitié français. Kamel le dévisageait de ses yeux brillants:
– L'Amérique! Le Bronx, Los Angeles, Planet Hollywood, Sharon Stone, Bruce Willis, Sylvester
Stallone…
Il semblait prononcer des mots magiques, tandis que David cherchait à se justifier:
– Perso
– Vivre en France, laisse béton! soupira Kamel.
Son copain semblait plus sensible aux arguments de David:
– Il a raison, l'Amérique, elle veut écraser les pauvres!
Kamel l'interrompit:
– Ouais, mais qui fait la meilleure musique? Le meilleur cinéma? Les plus belles bagnoles? Les plus belles fringues?
Sur scène, Anthony Dubuc défendait le «métissage culinaire» et Charly Robert la «fierté du sandwich français». David prit un air grave devant ses premiers interlocuteurs:
– En fait, je voudrais vous demander un service. J'ai quelque chose d'important à régler… Euh… Co
Kamel l'interrompit:
– Claude Monet, bien sûr que je co
David n'en revenait pas. Sous l'apparence fruste de teenagers affublés de casquettes américaines se cachaient deux experts, capables de lui indiquer l'emplacement où Claude Monet avait peint ses fameux tableaux. C'était cela, la France, pays de culture. Enthousiaste, il remercia les jeunes gens. Puis, sous leurs regards intrigués, il tira sa valise derrière lui et s'éloigna du débat où Anthony Dubuc s'échauffait, tandis que Charly Robert lui coupait le sifflet;
– Fasciste!
– Ultracapitaliste!
– Antiféministe!
– Génocidiste…
Où David s'égare dans Monet
Le bus numéro trois gravit une longue côte qui dominait la ville et le port. David contempla les faubourgs noyés de fumées, les zones industrielles perdues dans l'estuaire de la Seine. Puis le véhicule traversa des quartiers monotones de pavillons et dejardinets. Des passagers montaient, d'autres descendaient et l'Américain observait un changement dans la population du véhicule. La race blanche, dominante dans le centre-ville, faisait progressivement place aux gens de couleur, regroupés dans certains quartiers, exactement comme en Amérique. Le long d'une avenue sans fin, les carrés pavillo
Cherchant à chaque tournant le paysage balnéaire du Jardin à Sainte-Adresse, David s'éto
– Est-ce bien le quartier où Claude Monet…
– Claude-Monet, oui! interrompit l'autre, tandis que le jeune homme descendait avec sa valise.
Le trottoir était désert. Déjà le véhicule s'éloignait. Une certaine habitude new-yorkaise des quartiers dangereux incita l'Américain à rester près de la chaussée, où le passage de voitures assure une certaine sécurité. Regrettant de ne pas avoir posé ses bagages à l'hôtel, il avança le long d'une pelouse jonchée de détritus. Au carrefour suivant, la référence au père de l'impressio
À l'entrée d'un parking, il put enfin étudier le plan général de la ZUP Monet. L'intention des urbanistes apparaissait clairement sur le schéma. Les barres, les tours, les pelouses dessinaient dans l'espace trois grandes lettres qui formaient, ensemble, le mot: art. David se trouvait présentement au milieu de l'Art, entre le parking Grand-Canal-de-Venise et la barre Impressio
– Pardo
La femme s'arrêta et releva son chignon gris. Son visage était extraordinairement ridé, comme une géographie de creux et de boursouflures. David poursuivit:
– En fait, je suppose que je me suis égaré.
Il s'interrompit, gêné, car la petite vieille le regardait de ses yeux perçants. Soudain, un sourire éclaira son visage:
– Ne me dis pas qui tu es, je te reco
même obtenir des informations, il précisa:
– Je suis américain. Je ne co
– Je sais que tu viens d'Amérique, mon garçon. Elle le fixait toujours, puis elle ajouta:
– Et je sais que tu es un fils de Dieu, comme je suis une Fille de Dieu. Et nous cherchons tous deux la lumière, dans ce quartier pourri.
Elle se mit à rire. David écoutait sa prédication en regardant les façades désespérantes du quartier Monet Désignant les immeubles, la femme poursuivit:
– Les gens d'ici sont malheureux, car on va bientôt détruire la barre Impressio
Au loin, trois jeunes traversaient l'avenue en courant. L'inquiétude rampait. David sentait qu'il n'avait rien à faire par là. Il insista:
– S'il vous plaît, pouvez-vous m'indiquer où se trouve ce jardin, à Sainte-Adresse, où vivait le peintre Claude Monet?
La vieille le regarda gravement:
– Je vais te do
David l'implorait du regard.
– Sainte-Adresse se trouve à l'autre extrémité de la ligne 3. Ici, tu es à la ZUP Claude-Monet. Mais si tu regardes attentivement le plan, tu verras une station qui s'appelle: Sainte-Adresse – Panorama Monet… Là, tu descendras et tu arriveras près du but.
Un autobus approchait. David, soulagé, remercia la vieille qui lui remit un tract des Témoins de Dieu puis s'éloigna sous les fenêtres chargées de linge, tandis qu'il dressait la main vers le véhicule.