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Le père de l'impressio
Quarante minutes plus tard, David arrivait à Sainte-Adresse. La population du véhicule était maintenant exclusivement blanche. Sur les avenues boisées se succédaient jardins, immeubles résidentiels et villas de la Belle Époque. Pour la première fois depuis son départ, David entrevoyait le monde enchanté qu'il étudiait, à distance, depuis l'âge de quinze ans. L'autobus déboucha sur un rond-point lumineux dominant la mer qui scintillait entre les toits: Sainte-Adresse -Panorama Monet.
Il descendit sur le trottoir. En face de l'arrêt de bus, deux grilles s'ouvraient sur un parc dominé par une maison à tourelles. Admirant l'armature en fer forgé du jardin d'hiver, David songea que la demeure appartenait probablement à une comtesse dont les arrière-grands-parents avaient co
Grand Large, divisée en trente appartements standing.
Cent mètres plus loin, un escalier dévalait vers la mer. Prenant sa valise par la poignée, David descendit les marches et, soudain, un vaste paysage s'ouvrit devant lui. L'escalier débouchait sur une promenade qui dominait la baie du Havre. Instantanément, l'Américain se crut transporté au pays enchanté des impressio
Quelques demeures ancie
Emmitouflé dans un ciré vert malgré le beau temps, l'homme tenait un pinceau dans une main, une palette dans l'autre, et semblait réfléchir en regardant la mer. David s'approcha. Il vit le peintre esquisser un geste, lever sa brosse puis se tourner rapidement vers la toile posée sur un chevalet. Le jeune homme observait son allure étrange: cette longue barbe blanche, ce chapeau de pêcheur, ce ciré incongru sous le soleil radieux. L'image éveillait un vague souvenir dans la mémoire de l'Américain – comme s'il avait déjà rencontré le même perso
Aussitôt, tout s'éclaira. Non seulement Claude Monet se trouvait sur la promenade, mais il s'agissait précisément de Monet tel que l'avait peint Renoir dans un tableau où l'on voit le vieux peintre à barbe blanche affublé d'un ciré et d'un chapeau de pêcheur. David se souvenait parfaitement de ce portrait: Monet peint par Renoir se tenait devant lui, en chair et en os, dans la baie du Havre où l'on aperçoit aussi des raffineries et des immeubles en béton armé.
Reprenant son sang-froid, le jeune homme s'approcha du peintre pour le toucher, mais avant même qu'il ne prononce un mot, le père de l'impressio
– Bonjour, je m'appelle Claude Monet. J'aime la lumière de cette plage et j'essaie de la traduire dans une peinture révolutio
David resta muet, tandis que l'autre éclatait de rire en ajoutant:
– Je ne plaisante pas!
À ces mots, il tira sur sa barbe postiche, tenue par un élastique. Puis il reprit, l'air furieux:
– Car je suis peintre tout de même! Et j'ai choisi cet endroit pour rappeler aux gens que la peinture ne s'arrête pas à Claude Monet!
Il pointait le doigt vers un pa
À cet emplacement
se trouvait la villa
où Claude Monet peignit en 1867
son fameux
Jardin à Sainte-Adresse
– Vous comprenez? reprit le jeune artiste qui avait replacé sa barbe de travers. C'est un bon endroit pour présenter mon travail. J'espère obtenir une subvention pour ce concept: «Monet d'hier et Monet d'aujourd'hui»… Qu'en pensez-vous?
David le regarda avec sympathie, heureux d'avoir atteint le premier but de son voyage. Mais le peintre tendait vers lui son pinceau tout noir en poursuivant:
– Je peins le même paysage que Monet, mais dans une version plus dérangeante. Imaginez Monet après la guerre, Monet après le totalitarisme. Que verrait-il, Monet, dans ce paysage hanté par toutes les souffrances du siècle? Il ne verrait rien, Monet. Il verrait le noir, la fin, le néant. Regardez plutôt.
Prononçant ces mots, il saisit son œuvre et tourna vers David une toile entièrement noire, en criant:
– Le Jardin à Sainte-Adresse noir sur fond noir! C'est fort, non?
Cherchant un mot aimable, David finit par prononcer:
– Intéressant!
Et l'autre jubilait en répétant:
– C'est intéressant, n'est-ce pas, intéressant?
Le jeune Américain écoutait à peine. Il récapitulait le déroulement de cette journée bizarre, dans ce pays tout vibrant de culture où il n'avait encore rien vu de vraiment beau, à l'exception des nuages sur la mer et des souvenirs qui guidaient ses pas.