Страница 5 из 97
II LA TOMBE SANS NOM
Jea
Timidement, elle leva les yeux vers cet homme qui pleurait, et un léger cri lui échappa:
– Mon oncle! Mon bon oncle!…
– Jea
«Chère enfant!…
L’instant d’après, la jeune fille était dans les bras de l’homme qu’elle appelait son oncle, et celui-ci l’accablait de paternelles caresses… Il semblait avoir doublé le cap de la quarantaine et portait avec une noble aisance un riche costume de ville, habit marron, veste à grands ramages en satin blanc, tricorne galo
C’était une franche et loyale physionomie, empreinte en ce moment d’une indéfinissable tristesse.
– Nous vous attendons depuis deux heures, dans la clairière, reprit Jea
– J’arrivais, ayant laissé mon carrosse à l’Ermitage, et je me dirigeais vers la clairière, guidé par ta jolie voix… lorsque je me suis arrêté devant ce marbre…
– Vous pleuriez, mon bon oncle!… Oh! pourquoi?… dites-le à votre petite Jea
– Oui… tu vas le savoir, enfant… et tiens! c’est pour cela même que je t’ai fait venir à la clairière…
À ce moment, Mme Poisson, écartant les branchages de sa lourde main, montra sa figure couperosée, et poussa de grands cris avec une nuance d’inquiétude et de respect exagéré:
– Monsieur de Tournehem! quel bonheur de vous voir!… Cette migno
– Madame Poisson, dit alors M. de Tournehem, voulez-vous avoir l’obligeance d’aller m’attendre à l’Ermitage où vous retrouverez mon carrosse?…
– Mais…
– Emmenez aussi Mme du Hausset et les enfants, interrompit Tournehem d’un ton bref.
Mme Poisson exécuta la révérence, jeta un dernier regard sournois sur Jea
De Tournehem s’assura que la matrone était réellement partie, puis, prenant Jea
Il la contempla une minute avec une profonde tendresse, tandis qu’elle lui souriait.
– Mon enfant, dit-il enfin, as-tu conservé pour moi quelque affection malgré mes longues absences?
Elle appuya sa tête sur l’épaule de celui qu’elle appelait son oncle, et, les yeux à demi fermés, le regard perdu au loin vers des souvenirs d’enfance:
– J’avais cinq ans lorsque vous êtes parti pour les Indes, mon bon oncle; mais il m’en souvient comme d’hier… Vous m’avez prise sur vos genoux, ma tête contre votre poitrine… et nous sommes restés longtemps ainsi… je sentais sur mes cheveux comme des gouttes de rosée tiède, et lorsque je vous regardai, je vis que cette rosée, c’étaient vos larmes… la rosée de votre affection… Et je ne puis vous dire combien ma petite âme fut émue… mais ce dut être bien profond, puisque, aujourd’hui encore… quand un e
– Antoinette!… Ma petite Toinon chérie!…
– Puis, continua Jea
M. de Tournehem tressaillit violemment.
– Qu’avez-vous, mon bon oncle?…
– Rien… continue, enfant, dit sourdement M. de Tournehem.
– Et puis, je voyais bien que, de loin comme de près, vous m’aimiez. Tout éloigné que vous étiez, vous vous occupiez de mon éducation… Maman Poisson recevait de vous de longues lettres où vous alliez jusqu’à indiquer vous-même quel maître à danser il fallait me do
Elle jeta ses bras autour de son cou.
– Enfant chérie! murmura Tournehem. Ainsi… tu es vraiment heureuse?…
– Autant qu’on peut l’être depuis que vous êtes parmi nous pour toujours…
– Oui, pour toujours maintenant… Car le grand chagrin qui m’éloignait de France, avec l’âge, s’est atténué dans mon cœur… Et quand même il y serait aussi vif que jadis, le moment est venu pour moi de ne plus te quitter… Voici que tu vas avoir dix-neuf ans, bien que tu en paraisses à peine seize… et puis l’heure a so
– Une confession!
– Ou plutôt une histoire que tu dois co
– Je vous écoute, mon bon oncle…
– Eh bien, il y a vingt ans, j’ai co
– Le crime! murmura Jea
– Il n’est pas d’autre nom pour l’infamie d’Armand. Écoute, mon enfant. Tu es d’âge à tout entendre, et ton esprit supérieur te met au-dessus des fausses pudeurs. Armand n’avait eu jusque-là que des liaisons. Il eut alors une maîtresse. Elle s’appelait Jea
M. de Tournehem s’arrêta un instant, et essuya la sueur d’angoisse qui coulait de son front.
Puis, d’une voix rauque, comme s’il eût étouffé un sanglot, il continua:
– Ce soir là donc, Armand s’apprêtait à se rendre à quelque nouvelle fête lorsqu’on frappa à sa porte. Il ouvre lui-même. Et Jea
Frémissante, les yeux agrandis par une sorte d’effroi, la jeune fille fixait sur M. de Tournehem un regard profond, empli de muettes questions angoissées.
Et comme elle gardait le silence, M. de Tournehem baissa la tête.
– Tu ne réponds pas, reprit-il. C’est donc que tu condamnes… cet Armand… comme je l’ai condamné moi-même… La malheureuse Jea
Alors, d’une voix grave et tremblante, la jeune fille interrompit M. de Tournehem.