Страница 96 из 102
– Monsieur Cavaillon soutient avoir entendu monsieur Fauvel commander à son valet de chambre, monsieur Évariste, sous peine de renvoi immédiat, de ne remettre qu’à lui seul toutes les lettres qu’on apporterait à la maison, d’où qu’elles arrivassent et quelle que fut leur adresse.
– Si c’est ainsi, observa Prosper – dominé par son égoïsme fort compréhensible – si c’est ainsi, tout va être découvert, et il vaudrait mieux avouer…
Une fois encore, un regard foudroyant de M. Verduret l’arrêta net.
– À quel moment, demandait-il, le jeune Cavaillon a-t-il entendu do
– Hier, dans l’après-midi.
– Voilà ce que je redoutais! s’écria M. Verduret, il est clair qu’à cette heure son parti est pris, et que s’il dissimule, c’est qu’il veut se venger sûrement. Arriverons-nous à temps pour contrecarrer ses projets? Est-il encore possible de nouer sur ses yeux un bandeau assez épais pour qu’il puisse croire à la fausseté de la lettre anonyme?
Il se tut. La folie – excusable, d’ailleurs – de Prosper renversait le plan si simple que tout d’abord il avait conçu, et maintenant il demandait à son esprit alerte un suprême expédient.
– Merci de vos renseignements, ma chère enfant, prononça-t-il enfin, je vais aviser, car l’inaction serait horriblement dangereuse en ce moment. Vous, rentrez bien vite. Ne vous abusez pas, monsieur Fauvel suppose que vous êtes dans le secret. Ainsi, de la prudence, au moindre fait, si insignifiant qu’il soit, un mot.
Mais Nina, ainsi congédiée, ne se retirait pas.
– Et Caldas, monsieur? demanda-t-elle bien timidement.
C’était la troisième fois, depuis quinze jours, que Prosper entendait prononcer ce nom.
La première fois, c’était dans les couloirs de la préfecture de police: un homme d’un certain âge, à figure respectable, l’avait murmuré à son oreille en lui promettant aide et protection.
Une autre fois, le juge d’instruction le lui avait jeté à la face à propos de Gypsy.
Ce nom, il l’avait cherché parmi les noms de tous les individus qu’il avait co
M. Verduret, lui, l’homme impassible, avait eu à ce nom un tressaillement nerveux aussitôt réprimé.
– Je vous ai promis de vous le faire retrouver, prononça-t-il; je tiendrai ma promesse… au revoir.
Il était midi, M. Verduret s’aperçut qu’il avait faim. Il appela Mme Alexandre, et la puissante souveraine du Grand-Archange eut bientôt disposé devant la fenêtre une petite table où prirent place Prosper et son protecteur.
Mais, ni un petit déjeuner fin cuisiné avec amour, ni les huîtres d’Ostende dignes du baron Brisse [9] , ni l’excellent vin pris derrière les fagots ne purent dérider M. Verduret.
Aux questions empressées et câlines de Mme Alexandre, il ne savait que répondre:
– Chut! chut! laissez-moi.
Pour la première fois depuis qu’il co
L’anxiété de Prosper en redoubla au point qu’il osa questio
– Je vous ai mis dans un terrible embarras, monsieur? hasarda-t-il.
– Oui, répondit M. Verduret, terrible est le mot. Que faire? précipiter les événements, ou les attendre? Et je suis lié par des engagements sacrés… Allons, je ne sortirai pas de là sans le juge d’instruction; il faut aller lui demander secours… Venez avec moi.
23
Ainsi qu’il était aisé de le prévoir, ainsi que l’avait a
C’était le matin; M. André Fauvel venait de passer dans son cabinet pour ouvrir sa correspondance quotidie
Il avait déjà brisé le cachet d’une douzaine d’enveloppes et parcouru autant de communications ou de propositions d’affaires, lorsque la missive fatale lui tomba sous la main.
L’écriture lui sauta aux yeux.
Évidemment elle était contrefaite, et bien qu’en sa qualité de millio
C’est d’une main tremblante, avec la certitude absolue qu’il allait apprendre un malheur, qu’il fit sauter le cachet, qu’il déplia le papier grossier du café, et qu’il lut:
Cher monsieur,
Vous avez livré à la justice votre caissier, et vous avez bien fait puisque vous êtes certain qu’il a été infidèle. Mais si c’est lui qui a pris à votre caisse trois cent cinquante mille francs, est-ce lui aussi qui a volé les diamants de Mme Fauvel?
etc., etc…
Ce fut un coup de foudre pour cet homme dont la constante prospérité avait épuisé les faveurs de la destinée, et qui en cherchant bien dans tout son passé n’y eût peut-être pas trouvé une larme répandue pour un malheur réel.
Quoi! sa femme le trompait, et elle avait choisi précisément, entre tous, un homme vil à ce point qu’il s’était emparé des bijoux qu’elle possédait, et qu’il avait abusé de son ascendant pour la contraindre à devenir complice d’un vol qui perdait un i
Car c’était bien là ce que disait la dénonciation anonyme.
M. Fauvel fut d’abord terrassé, autant qu’un malheureux qui, au moment où il doit le moins s’y attendre, reçoit sur le crâne un coup de massue. Toutes ses idées bouleversées tourbillo
Il lui semblait qu’autour de lui tout n’était que ténèbres, et qu’un mortel engourdissement paralysait son intelligence.
Mais au bout de quelques minutes la raison lui revint.
– Quelle lâche infamie! s’écria-t-il, quelle honteuse abomination!…
Et froissant la lettre maudite, la roulant rageusement entre ses mains, il la jeta dans la cheminée, sans feu en ce moment, en murmurant:
– Je n’y veux plus penser. Je ne salirai pas mon imagination à ces turpitudes!…
Il disait cela; bien plus, en le disant il le pensait, et cependant il ne put prendre sur lui de continuer le dépouillement de son courrier.
C’est que le soupçon, pareil à ces vers imperceptibles qui se glissent dans les fruits mûrs, sans laisser de trace de leur entrée, et les gâtent intérieurement, le soupçon, quand il a pénétré dans un cerveau, y grandit, s’y établit et n’y laisse intacte aucune croyance.
Accoudé à son bureau, M. Fauvel réfléchissait, faisant d’inutiles efforts pour recouvrer son calme, la lucidité de son esprit.
– Si on disait vrai, cependant!
À son anéantissement des premières minutes, la colère succédait, une de ces dangereuses colères blanches qui ôtent le libre arbitre, qui jettent un homme hors de soi, qui font commettre des crimes.
– Ah! disait-il les dents contractées par la fureur, si je co
S’imaginant alors que l’écriture lui apprendrait quelque chose, il se leva et alla prendre dans les cendres le papier fatal. Il le détordit, l’ouvrit, le lissa de son mieux et le plaça sur son bureau.
Il s’appliquait à étudier les caractères, concentrant toutes les forces de son intelligence sur un plein ou sur un délié, sur la forme plus ou moins habile de telle ou telle majuscule.
Ceci, pensait-il, doit être l’œuvre de quelqu’un de mes employés dont j’aurai blessé les intérêts ou l’amour-propre.
À cette idée, il passait en revue son nombreux perso
Ce détail ne lui apprenait aucun éclaircissement.
Une fois encore, il revint à la lettre, épelant, pour ainsi dire, chaque mot l’un après l’autre, pesant chaque expression, analysant la contexture de toutes les phrases.
On doit, c’est convenu, mépriser absolument une lettre anonyme, l’œuvre d’un lâche, et n’en pas tenir compte.
Que de catastrophes pourtant n’ont pas d’autre origine! Combien de nobles existences ont été brisées, flétries par quelques lignes qu’un misérable jetait au hasard sur le papier.
Oui, on méprise la lettre anonyme, on la lance au feu, elle brûle… Mais après que la flamme a détruit le papier, le doute reste, qui, pareil à un poison subtil, se volatilise et pénètre aux plus profonds replis de l’âme, souillant et désorganisant les plus saintes et les plus fermes croyances.
[9] Chroniqueur gastronome, auteur de guides culinaires. (N. d. E.)