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– Je viens au château, reprit la jeune fille, pour parler à monsieur le marquis.

Saint-Jean eut comme un sanglot.

– Alors, fit-il, ce n’est pas la peine d’aller plus loin.

– Pourquoi?

– Parce que le marquis de Clameran est mort ce matin à cinq heures, mademoiselle.

Pour ne pas tomber, Valentine fut obligée de s’appuyer à l’arbre près duquel elle était debout.

– Mort!… balbutia-t-elle.

– Oui, répondit Saint-Jean avec des regards terribles; oui, mort.

Véritable serviteur de l’ancien régime, Saint-Jean avait toutes les passions de ses maîtres, leurs faiblesses, leurs amitiés, leurs haines. Il avait les La Verberie en horreur. Et pour comble, il voyait en Valentine la femme qui avait causé la mort du marquis qu’il servait depuis quarante ans, et de Gaston qu’il adorait.

– Donc, reprit-il, s’efforçant de faire de chaque mot un coup de poignard, c’est hier soir que monsieur le comte a péri. Quand on est venu a

D’un mot, Valentine pouvait calmer la douleur immense du fidèle domestique; elle n’avait qu’à lui dire que Gaston vivait, elle eut le tort de redouter une indiscrétion qui pouvait être fatale.

– Eh bien! reprit-elle, il faut que je parle à monsieur Louis.

Cette déclaration parut transporter Saint-Jean.

– Vous! s’écria-t-il, vous!… Ah! vous n’y songez pas, mademoiselle de La Verberie. Quoi! après ce qui s’est passé, vous oseriez vous présenter devant lui! Je ne le souffrirai pas, m’entendez-vous. Et même, tenez, si j’ai un conseil à vous do

Et sans attendre une réponse, il s’éloigna à grands pas.

Que pouvait faire Valentine? Accablée, humiliée, elle reprit, se traînant à grand-peine, le chemin si rapidement parcouru le matin. À cette heure, beaucoup de cultivateurs revenaient de la ville; ils avaient appris les événements de la veille, et, partout, sur son passage, l’infortunée jeune fille recueillait des saluts ironiques et les regards les plus insultants.

Arrivée près de La Verberie, Valentine trouva Miho

– Ah! mademoiselle, lui dit cette fille, arrivez bien vite. Madame a reçu une visite ce matin, et depuis elle vous demande à grands cris; venez, mais prenez garde à vous, madame est dans un état effrayant.

– Malheureuse! s’écriait, avec une énergie furieuse, la comtesse plus rouge qu’une pivoine, c’est donc ainsi que vous respectez les nobles traditions de notre maison. Jamais on n’avait eu besoin encore de surveiller les La Verberie, elles savaient, seules, garder leur ho

Cette scène affreuse, Valentine l’avait prévue, elle l’avait attendue dans un horrible serrement de cœur. Elle la subissait, comme l’expiation juste, méritée, de coupables amours. S’avouant que l’indignation de sa mère était légitime, elle courbait la tête, comme l’accusé repentant devant ses juges.

Mais ce silence était précisément ce qui pouvait le plus exaspérer la comtesse.

– Me répondrez-vous? reprit-elle avec un geste menaçant.

– Que puis-je vous répondre, ma mère?…

– Vous pouvez me dire, malheureuse, que ceux-là en ont menti qui prétendent qu’une La Verberie a failli. Allons, défendez-vous, parlez.

Sans répondre, Valentine hocha tristement la tête.

– C’est donc vrai! s’écria la comtesse hors d’elle-même, c’est donc vrai!

– Pardon!… ma mère, balbutia la jeune fille, pardon!…

– Comment! pardon!… On ne m’a donc pas trompée, Pardon!… c’est-à-dire que vous avouez, impudente! Jour de Dieu! quel sang coule donc dans vos veines? Vous ignorez donc qu’il est de ces fautes qu’on nie, même quand l’évidence éclate! Et vous êtes ma fille! Vous ne sentez donc pas qu’il est de ces aveux ignominieux que nulle puissance humaine ne doit pouvoir arracher à une femme! Mais non, elle a des amants et elle l’avoue sans rougir. Faites-vous-en gloire, ce sera plus nouveau.

– Ah! vous êtes sans pitié, ma mère!

– Avez-vous donc eu pitié de moi, ma fille! Avez-vous songé que votre honte pouvait me tuer? Ah! bien des fois, sans doute, avec votre amant, vous avez ri de mon aveugle confiance. C’est que j’avais foi en vous comme en moi-même, c’est que je vous croyais chaste et pure comme au temps où je veillais près de votre berceau. Je croyais… et cependant, les hommes, après boire, dans les cabarets, prononcent votre nom au milieu des risées, et ensuite se battent et se tuent pour vous. J’avais remis en vos mains l’ho

C’en était trop. Ces mots «le premier venu» révoltèrent l’orgueil de Valentine. Elle ne méritait pas, non, elle ne pouvait mériter un pareil traitement. Elle essaya de protester.

– Je me trompe, reprit la comtesse, vous avez raison, votre amant n’était même pas le premier venu. Entre tous, vous êtes allée choisir l’héritier de nos e

– Non, ma mère, non, cela est faux, il m’aimait, et s’il eût pu espérer votre consentement…

– Il vous eût épousée? Ah! jamais. Plutôt vous voir, de chute en chute, rouler jusqu’au ruisseau que vous savoir la femme d’un tel homme.

Ainsi, la haine de la comtesse s’exprimait précisément comme la colère du marquis de Clameran.

– D’ailleurs, reprit-elle, avec cette férocité dont une femme seule est capable, d’ailleurs il est noyé, votre amant, et le vieux marquis est mort, à ce qu’on assure. Dieu est juste, nous sommes vengées.

Les paroles de Saint-Jean, «qu’on se réjouirait à La Verberie», se représentèrent aussitôt à l’esprit de Valentine; une joie odieuse éclatait dans les yeux de la comtesse.

Ce fut, pour l’infortunée jeune fille, le coup de grâce. Depuis une demi-heure elle faisait pour résister à ces atroces violences des efforts surhumains, ses forces trahissant son énergique volonté. Elle devint plus pâle, s’il est possible, ferma les yeux, avança les bras comme pour chercher un point d’appui et tomba, heurtant l’angle d’une console qui lui fit au front une blessure profonde.

C’est d’un œil sec que la comtesse vit sa fille étendue à ses pieds. En elle, toutes les vanités saignaient, l’amour maternel n’avait pas tressailli. Elle était de ces âmes qu’emplissent si bien la colère et la haine que nul sentiment tendre n’y peut trouver place.

Voyant que Valentine restait sans mouvement, elle so

– Portez mademoiselle dans sa chambre, leur dit-elle, vous l’y enfermerez et vous m’apporterez la clé.

La comtesse se proposait alors de tenir pendant longtemps Valentine priso

C’est qu’elle avait de l’opinion une peur folle. C’est qu’elle savait la méchanceté – faut-il dire inconsciente et naïve? – des campagnes, où le désœuvrement de l’esprit vit des mois entiers sur le même cancan.

Cependant, Mme de La Verberie raiso

Mais tous les plans de la comtesse devaient être déconcertés.

Bientôt ses femmes revinrent lui dire que Valentine avait repris co

Elle commença par dire que c’étaient là «des simagrées»; mais, Miho

Nulle appréhension ne parut sur son visage, mais elle envoya chercher à Tarascon le docteur Raget, qui était alors l’oracle du pays, le même qui, dans la nuit, avait été mandé à Clameran pour le marquis.

Il était, celui-là, de ces hommes dont le souvenir vit longtemps encore, après qu’ils ne sont plus. Noble cœur, vaste intelligence, il avait do