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– Malheureux!… ce que vous dites, vous ne le pensez pas!
– Non, continua-t-il, vous ne m’aimez pas, vous qui en ce moment où nous allons être séparés avez l’affreux courage de raiso
Déjà il s’avançait vers le Rhône, décidé à mourir; Valentine le retint.
– Est-ce donc là ce que vous appelez aimer? Gaston était absolument découragé, anéanti.
– À quoi bon vivre? murmura-t-il; que me reste-t-il désormais?
– Il nous reste Dieu, Gaston, qui tient entre ses mains notre avenir.
La moindre planche semble le salut au naufragé; ce seul mot «avenir» éclaira d’une lueur d’espérance les ténèbres de Gaston.
– Vous l’ordo
Valentine avait joint les mains, et remerciait le Ciel de cette détermination subite, qu’elle n’avait osé espérer.
– Mais avant de m’enfuir, continuait Gaston, je veux vous confier un dépôt sacré.
Il sortit de sa poche la bourse de soie qui renfermait les parures de la marquise de Clameran et la remit entre les mains de son amie.
– Ce sont les bijoux de ma pauvre mère, dit-il, seule vous êtes digne de les porter; dans ma pensée, je vous les destinais.
Et comme elle refusait, comme elle hésitait:
– Prenez-les, insista-t-il, comme un gage de mon retour. Si dans trois ans je ne suis pas venu vous les réclamer, c’est que je serai mort, et alors vous les garderez comme un souvenir de celui qui vous a tant aimée.
Elle fondait en larmes, elle accepta…
– Maintenant, poursuivait Gaston, j’ai une dernière prière à vous adresser: tout le monde me croit mort, et c’est là ce qui assure mon salut. Mais je ne puis laisser ce désespoir à mon vieux père. Jurez-moi que vous-même, demain matin, vous irez lui apprendre que je suis sauvé.
– J’irai, je vous le jure, répondit-elle.
Le parti de Gaston était pris; il sentait qu’il fallait profiter de ce moment de courage, il se pencha vers son amie pour l’embrasser une dernière fois. Doucement, d’un geste triste, elle l’éloigna.
– Où comptez-vous aller? demanda-t-elle.
– Je vais gagner Marseille, où un ami me cachera et me cherchera un passage.
– Vous ne pouvez partir ainsi; il vous faut un compagnon, un guide, et je vais vous en do
Ils sortirent par la petite porte du parc, dont Gaston avait la clé, et bientôt ils arrivèrent chez le vieux marinier.
Il sommeillait au coin de son feu, dans son fauteuil de bois blanc. En voyant entrer chez lui Valentine, accompagnée de M. de Clameran, il se dressa brusquement, se frottant les yeux, croyant rêver.
– Père Menoul, dit Valentine, monsieur le comte que voici est obligé de se cacher; il voudrait gagner la mer et s’embarquer secrètement. Pouvez-vous le conduire, dans votre bateau, jusqu’à l’embouchure du Rhône?…
Le bonhomme hocha la tête.
– Avec l’état de l’eau, répondit-il, la nuit ce n’est guère possible.
– C’est à moi, père Menoul, que vous rendrez un immense service.
– À vous! mademoiselle Valentine, alors, c’est fait, nous allons partir.
À ce moment seulement, il se crut permis de faire observer à Gaston que ses vêtements étaient trempés et souillés de boue et qu’il était tête nue.
– Je vais, lui dit-il, vous prêter des habits de défunt mon fils; ce sera toujours un déguisement, passez ici avec moi.
Bientôt le père Menoul et Gaston, presque méco
Une dernière fois, pendant que le bonhomme préparait ses agrès, les deux amants s’embrassèrent, échangeant leur âme en ce suprême adieu.
– Dans trois ans! criait Gaston, dans trois ans!…
– Adieu, mam’selle, dit le vieux patron, et vous, mon jeune monsieur, tenez-vous bien.
Et d’un vigoureux coup de gaffe, il lança le bateau au milieu du courant.
Trois jours plus tard, grâce aux soins du père Menoul, Gaston était caché dans la cale du trois-mâts américain Tom-Jones, capitaine Warth, qui le lendemain appareillait pour VALPARAISO.
14
Immobile sur la berge, plus froide et plus blanche qu’une statue, Valentine regardait s’enfuir cette frêle embarcation qui emportait celui qu’elle aimait. Elle glissait au gré du courant, rapide comme l’oiseau qu’entraîne la tempête, et, après quelques secondes, elle n’était plus qu’un point noir à peine visible au milieu du brouillard qui se balançait au-dessus du fleuve.
Gaston parti, sauvé, Valentine pouvait, sans crainte, laisser éclater son désespoir. Il lui était inutile, désormais, de comprimer les sanglots qui l’étouffaient.
À sa noble vaillance de tout à l’heure, un affaissement mortel succédait. Elle se sentait anéantie, brisée, comme si quelque chose en elle se fût déchiré, comme si cette barque, maintenant disparue, eût emporté la meilleure part d’elle-même, l’âme et la pensée.
C’est que pendant que Gaston gardait au fond du cœur un rayon d’espérance, elle ne conservait, elle, aucun espoir.
Écrasée par les faits, elle reco
Il lui fallait rentrer, cependant.
Lentement elle regagna le château, passant par cette petite porte qui, tant de fois, s’était ouverte mystérieusement pour Gaston et, en la refermant, il lui semblait qu’entre elle et le bonheur, elle poussait une barrière infranchissable.
Heureusement, elle put sans encombre gagner sa chambre et s’y enfermer.
Elle avait soif de solitude, elle voulait réfléchir, elle sentait la nécessité de s’affermir contre les coups terribles qui allaient la frapper.
Assise devant sa petite table de travail, elle avait retiré de sa poche la bourse qui lui avait été do
Le jour venait; elle s’habilla.
Peu après, lorsque so
Déjà, depuis longtemps, les servantes du château étaient levées. L’une d’elles, du nom de Miho
– Si ma mère me demande, lui dit la jeune fille, tu lui répondras que je suis allée à la première messe.
Souvent elle se rendait à l’église à cette heure, elle n’avait donc rien à redouter de ce côté; Miho
La grande difficulté, pour Valentine, était d’être de retour à l’heure du déjeuner. Elle devait faire plus d’une lieue avant de trouver un pont, et autant pour se rendre de ce pont à Clameran. En tout, plus de cinq lieues.
Aussi, en sortant de La Verberie, se mit-elle à marcher aussi vite que possible. La conscience d’accomplir une action extraordinaire, l’inquiétude, la fièvre du péril bravé lui do
Pourtant, malgré ses efforts, il était plus de huit heures quand elle arriva à la longue allée d’azeroliers qui, de la route conduit à la grande grille du château de Clameran.
Elle allait s’y engager, quand devant elle, à quelques pas, elle aperçut Saint-Jean, le valet de chambre du marquis, qu’elle co
Elle s’arrêta pour l’attendre, et lui, l’ayant vue, hâta le pas. Sa physionomie était bouleversée, ses yeux étaient rouges: on voyait qu’il avait pleuré.
À la grande surprise de Valentine, il n’ôta pas sa casquette en arrivant près d’elle, et c’est du ton le plus grossier qu’il lui demanda:
– Vous allez au château, mademoiselle?
– Oui.
– Si c’est pour monsieur Gaston, répondit le domestique, soulignant son odieuse méchanceté, vous avez pris une peine inutile. Monsieur le comte est mort, mademoiselle, pour une maîtresse qu’il avait.
Valentine pâlit sous l’insulte, mais ne la releva pas. Quant à Saint-Jean, qui pensait l’atterrer, il fut stupéfait de son sang-froid et indigné.