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Ses prévisions ne furent pas déçues. Un courant oblique tout à coup l’emporta sur la rive droite, et s’il ne se fût pas tenu sur ses gardes, il était roulé et coulé.

Mais le remous n’allait pas aussi loin que le supposait Gaston, et il était encore loin du bord, quand, avec la foudroyante rapidité du boulet, il passa devant le parc de La Verberie.

Il eut le temps, cependant, d’entrevoir, sous les arbres, comme une ombre blanche: Valentine l’attendait.

Ce n’est que beaucoup plus bas que, s’étant insensiblement rapproché du bord, il essaya de prendre terre.

Sentant qu’il avait pied, deux fois il se dressa, deux fois la violence du courant le renversa. Il allait être entraîné quand il réussit à saisir quelques branches de saule, qui l’aidèrent à se hisser sur la berge.

Il était sauvé.

Aussitôt, sans prendre le temps de respirer, il s’élança dans la direction de La Verberie, et bientôt fut dans le parc.

Il était temps qu’il arrivât. Brisée par l’intensité de ses angoisses, l’infortunée Valentine gisait affaissée sur elle-même, sentant la vie se retirer d’elle.

Les embrassements de Gaston la tirèrent de cette morne stupeur.

– Toi! s’écria-t-elle d’une voix où éclatait toute la folie de sa passion, toi! Dieu a donc eu pitié de nous? il a donc entendu mes prières?

– Non, murmura-t-il, non, Valentine, Dieu n’a pas eu pitié.

Ses pressentiments ne la trompaient pas, elle le comprenait à l’accent de Gaston.

– Quel malheur nouveau nous frappe! s’écria-t-elle, pourquoi êtes-vous venu ainsi, risquant votre vie qui est la mie

– Il y a, Valentine, que notre secret n’est plus à nous, que nos amours sont, à cette heure, la risée du pays.

Elle recula comme foudroyée, se voilant la figure de ses mains, laissant échapper un long gémissement.

– Tout se sait, balbutia Valentine, tout se sait…

Au milieu du déchaînement des éléments, Gaston avait gardé son sang-froid, mais aux accents de cette voix aimée, son esprit s’exaltait jusqu’au délire.

– Et je n’ai pu, s’écriait-il, écraser, anéantir les infâmes qui ont osé prononcer ton nom adoré. Ah! pourquoi n’ai-je tué que deux de ces misérables!…

– Vous avez tué!… Gaston.

L’accent de profonde horreur de Valentine rendit à son ami une lueur de raison.

– Oui, répondit-il, essayant de se maîtriser, oui j’ai frappé… C’est pour cela que j’ai traversé le Rhône. Il y allait de l’ho

Il fallait à Valentine, une force d’âme peu commune pour ne pas succomber sous tant de coups inattendus.

– Où espérez-vous fuir? demanda-t-elle.

– Eh! le sais-je moi-même! où je vais, ce que je deviendrai, quel avenir m’attend?… Puis-je le prévoir! Je fuis… je vais m’efforcer de gagner l’étranger, prendre un faux nom, un déguisement. Et j’irai, jusqu’à ce que je trouve un de ces pays sans lois, qui do

Gaston se tut. Il attendait, il espérait une réponse. Cette réponse ne venant pas, il reprit avec une véhémence extraordinaire:

– Si, avant de disparaître, j’ai voulu vous revoir, Valentine, c’est qu’en ce moment où tout m’abando

– Gaston, je vous en conjure…

– Ah! je le savais bien, interrompit-il, se méprenant au sens de l’exclamation de son amie; je savais bien que je ne fuirais pas seul. Je co

Il était fou, il délirait; il avait saisi Valentine par la taille, il l’attirait, il l’emportait.

À mesure que croissait l’exaltation de Gaston, et que de plus il oubliait tout ménagement, Valentine parvenait à dominer son émotion.

Doucement, mais avec une énergie qu’il ne lui soupço

– Ce que vous voulez, dit-elle du ton le plus triste et cependant le plus ferme, ce que vous espérez est impossible.

Cette froide résistance, inexplicable pour lui, sembla confondre Gaston.

– Impossible! balbutia-t-il.

– Vous me co

– Quoi! vous pouvez songer à rester, après l’horrible scène de ce soir, après un scandale qui demain sera public.

– Que voulez-vous dire? Que je suis perdue, déshonorée? Le suis-je plus aujourd’hui que je ne l’étais hier? Pensez-vous donc que l’ironie ou les mépris du monde me feront autant souffrir que les révoltes de ma conscience! Je me suis toujours jugée, Gaston, et si votre présence, le son de votre voix, la sensation de votre main touchant la mie

Gaston écoutait, immobile, stupéfait, il lui semblait qu’une Valentine nouvelle se dressait devant lui, et qu’il découvrait en son âme, qu’il croyait si bien posséder, des profondeurs qui lui avaient échappé.

– Et votre mère? murmura-t-il.

– C’est elle, ne le comprenez-vous pas, dont le souvenir m’enchaîne ici. Voulez-vous donc que, fille dénaturée, je l’abando

– Mais on la préviendra, Valentine, nous avons des e

– Qu’importe! La conscience parle, il suffit. Ah! que ne puis-je, au prix de ma vie, lui épargner d’apprendre que sa fille, sa Valentine, a failli à toutes les lois de l’ho

Cette froide raison, cette résignation douloureuse rallumèrent la colère de Gaston.

– Ne parlez pas ainsi! s’écria-t-il. Ne sentez-vous pas que la seule idée d’une humiliation pour vous me rend fou?

– Hélas! je dois pourtant m’attendre à bien d’autres outrages.

– Vous!… Que voulez-vous dire?

– Sachez donc, Gaston…

Elle s’interrompit, hésita un moment, et finit par dire:

– Rien, il n’y a rien, je suis folle.

Moins abando

– Tout espoir n’est pas perdu, reprit-il. Mon amour et mon désespoir ont, je le crois, touché mon père, qui est bon. Peut-être mes lettres, quand je serai hors de danger, peut-être, les instances de mon frère Louis le décideront-elles à demander pour moi votre main à madame de La Verberie.

Cette supposition sembla épouvanter Valentine.

– Fasse le ciel! s’écria-t-elle, que jamais le marquis ne tente cette démarche!

– Pourquoi?

– Parce que ma mère repousserait sa demande; parce que ma mère, il faut bien que je l’avoue, en cette extrémité, a juré que je serais la femme d’un homme ayant une grande fortune, et que votre père n’est pas riche.

– Oh! fit Gaston révolté, oh!… Et c’est à une telle mère que vous me sacrifiez!

– Elle est ma mère, et c’est assez. Je n’ai pas le droit de la juger. Mon devoir est de rester, je reste.

L’accent de Valentine a

– Ah! s’écria-t-il se tordant les mains de désespoir, vous ne m’avez jamais aimé!