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D’ailleurs on lui serrait énergiquement le bras.
Il se retourna vivement et se trouva en face de M. de Clameran et de Raoul de Lagors, aussi pâles, aussi menaçants l’un que l’autre.
– Vous désirez, messieurs?… demanda-t-il de son air le plus gracieux.
– Vous parler, répondirent-ils ensemble.
– À vos ordres.
Et il les suivit de l’autre côté de la galerie, dans l’embrasure d’une porte-fenêtre do
Là, nul ne devait songer à les observer, et perso
D’ailleurs le menuet venait de finir, les orchestres prenaient une demi-heure de repos, la foule affluait dans la galerie, devenue en un moment trop étroite.
Même le soudain malaise de Mme Fauvel avait passé absolument inaperçu; ceux qui l’avaient remarqué, le voyant aussitôt dissipé, l’avaient mis sur le compte de la chaleur. M. Fauvel avait bien été prévenu; il était accouru, mais ayant trouvé sa femme causant tranquillement avec Madeleine, il était allé reprendre sa partie.
Moins maître de soi que Raoul, M. de Clameran avait pris la parole:
– Tout d’abord, monsieur, commença-t-il d’un ton rude, j’aime à savoir à qui je m’adresse.
Mais le Paillasse s’était bien promis de s’obstiner à croire à une plaisanterie de bal travesti, tant qu’on ne lui mettrait pas les points sur les i .
C’est dans l’esprit et le ton de son costume qu’il répondit:
– Ce sont mes papiers que vous me demandez, seigneur doge, et vous, mon mignon? J’en ai, des papiers, mais ils sont entre les mains des autorités de cette cité, avec mes noms, prénoms, âge, profession, domicile, signes particuliers.
D’un geste furibond, M. de Clameran l’arrêta.
– Vous venez, dit-il, de vous permettre la plus infâme des perfidies!
– Moi? seigneur doge!
– Vous!… Qu’est-ce que cette abominable histoire que vous débitiez?
– Abominable!… cela vous plaît à dire, mais moi qui l’ai composée!…
– Assez, monsieur, assez, ayez au moins le courage de vos actes, et avouez que ce n’est qu’une longue et misérable insinuation à l’adresse de madame Fauvel.
Le Paillasse, la tête renversée, comme s’il eût demandé des idées au plafond, écoutait, la bouche béante, de l’air ahuri d’un homme qui, moralement, tombe des nues.
Qui l’eût co
– Par exemple! disait-il, semblant bien moins répondre que se parler à soi-même, par exemple! voilà qui est fort. Où se trouve dans mon drame de la mandarine Li-Fô une allusion à madame Fauvel que je ne co
– Prétendrez-vous donc, interrompit M. de Clameran, soutiendrez-vous donc que vous ignorez le malheur qui vient de frapper monsieur Fauvel?
Mais le Paillasse était bien décidé à laisser préciser les faits.
– Un malheur? interrogea-t-il.
– Je veux parler, monsieur, du vol dont monsieur Fauvel a été victime, et qui a fait assez de bruit, ce me semble.
– Ah! oui, je sais. Son caissier a décampé en lui emportant trois cent cinquante mille francs. Pardieu! l’accident est vulgaire et je dirai presque quotidien. Quant à découvrir entre ce vol et mon récit le moindre rapport, c’est une autre affaire…
M. de Clameran tardait à répondre. Un violent coup de coude de Lagors l’avait calmé comme par enchantement.
Devenu plus froid que marbre, il toisait le Paillasse d’un regard soupço
– Soit! fit-il de ce ton hautain qui lui était familier, soit, j’ai pu me tromper; après vos explications, je veux bien l’admettre et le croire.
Mais voilà que le Paillasse, si niaisement humble l’instant d’avant, sur ce mot «explications», se rebiffa. Il se campa fièrement, le poing sur la hanche, exagérant l’attitude du défi.
– Je ne vous ai do
– Monsieur!…
– Laissez-moi finir, s’il vous plaît. Si, sans le vouloir, j’ai blessé en quelque chose la femme d’un homme que j’estime, c’est à lui, ce me semble, seul juge et arbitre de ce qui intéresse son ho
Il n’y avait rien à dire à cette réponse si ferme et si logique. M. de Clameran chercha un biais.
– Je suis l’ami de monsieur Fauvel, dit-il, et, à ce titre, j’ai le droit d’être jaloux de sa considération comme de la mie
– Ah!
– C’est ainsi, monsieur, et avant huit jours mon mariage avec mademoiselle Madeleine sera officiellement a
La nouvelle était à ce point imprévue, elle était si bizarre, qu’un moment le Paillasse resta absolument décontenancé, et pour tout de bon, cette fois.
Mais ce fut l’affaire d’une seconde. Il s’inclina bien bas avec un sourire juste assez ironique pour qu’on ne pût le relever, en disant:
– Recevez toutes mes félicitations, monsieur. Outre qu’elle est, ce soir, la reine du bal, mademoiselle Madeleine a, dit-on, un demi-million de dot.
C’est avec une impatience visible, et en jetant de tous côtés des regards anxieux, que Raoul de Lagors avait écouté cette discussion.
– En voici trop, fit-il, d’un ton bref et dédaigneux; je ne vous dirai, moi, qu’une chose, maître Paillasse, vous avez la langue trop longue.
– Peut-être, mon joli mignon, peut-être! Mais j’ai le bras plus long encore.
Clameran, lui aussi, avait hâte d’en finir.
– Assez, ajouta-t-il en frappant du pied, on n’a pas d’explication avec un homme qui cache sa perso
– Libre à vous, seigneur doge, d’aller demander qui je suis au maître de la maison… si vous l’osez.
– Vous êtes! s’écria Clameran, vous êtes…
Un geste rapide de Raoul arrêta sur les lèvres du noble maître de forges une injure qui allait peut-être amener des voies de fait, et à tout le moins une provocation, du scandale, du bruit.
Le Paillasse attendit un moment, un sourire gouailleur aux lèvres, et l’injure ne venant pas, il chercha des yeux les yeux de M. de Clameran et lentement prononça:
– Je suis, monsieur, le meilleur ami qu’ait eu de son vivant votre frère Gaston. J’étais son conseiller, j’ai été le confident de ses dernières espérances.
Ces simples mots tombèrent comme autant de coups de massue sur la tête de Clameran.
Il pâlit affreusement et recula d’un pas, les mains en avant, comme si là, au milieu de ce bal, il eût vu devant lui se dresser un spectre.
Il voulut répondre, protester, dire quelque chose, l’épouvante glaça les mots dans sa gorge.
– Allons, viens, lui dit Lagors, qui avait gardé son sang-froid.
Et il l’entraîna en le soutenant, car il chancelait comme un homme ivre, il se tenait aux murs.
– Oh! fit le Paillasse, sur trois tons différents, oh!! oh!!!
C’est qu’il était presque aussi étourdi que le maître de forges, et il restait là, dans son embrasure, planté sur ses jambes.
Cette phrase, mystérieusement menaçante, c’est à tout hasard qu’il l’avait prononcée, sans but, sans intention arrêtée, uniquement pour ne pas rester court, guidé à son insu par cet instinct merveilleux du policier, qui est sa force, comme le flair du limier.
– Qu’est-ce que cela signifie? murmurait-il. Pourquoi l’effroi de ce misérable? Quel souvenir terrible ai-je remué dans son âme de boue? Qu’on vie
Il était à cent lieues de la situation présente, de la galerie, du bal de messieurs Jandidier. Un léger coup, frappé sur son épaule par le perso