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En un instant la galerie fut presque vide. Il n’y restait plus que quelques pauvres isolés, des maris grincheux dont les femmes dansaient, et quelques jeunes hommes timides et gênés dans leurs costumes.
Le Paillasse pensa que l’heure favorable à ses desseins était venue.
Brusquement il quitta sa place, brandissant sa ba
Aussitôt, accoururent autour de lui, faisant cercle, tous les invités restés dans la galerie.
Déjà il s’était posé dans la fière attitude de la tradition, le chapeau prodigieusement incliné sur l’oreille, le corps penché du même côté que le chapeau.
C’est avec une incroyable volubilité et du ton le plus emphatiquement bouffon qu’il commença:
– Mesdames et messieurs… Ce matin même je sollicitais une autorisation de l’autorité – il saluait – de cette ville. Eh! pourquoi? Afin, messieurs, d’avoir l’ho
Il s’interrompit, et, avec une perfection humiliante pour les instruments de cuivre et les grosses caisses, il imita les ritournelles déchirantes des musiques de saltimbanques.
– Mais, mesdames et messieurs, reprit-il, vous allez me dire: si c’est dans la loge qu’on joue la pièce, que fais-tu ici? Ce que j’y fais, messieurs, j’y suis pour vous do
– Est-ce que vous co
– Non, mais il imite supérieurement la trompette.
– Oh! supérieurement. Mais où veut-il en venir?
Ce qu’il voulait, le Paillasse, c’était avant tout et surtout attirer l’attention de Mme Fauvel, qui, depuis que Raoul et Madeleine s’étaient éloignés, s’était abando
Il réussit.
Les éclats de cette voix stridente ramenèrent la femme du banquier au sentiment de la réalité; elle tressaillit et regarda vivement autour d’elle, comme si on l’eût brusquement éveillée, puis elle se pencha du côté du Paillasse.
Lui cependant continuait:
– Donc, messieurs, nous sommes en Chine. Le premier des huit tableaux de ma toile, ici, en haut, à gauche – il montrait du bout de sa badine – vous représente le célèbre mandarin Li-Fô, au sein de sa famille. Cette jolie jeune dame qui s’appuie sur son épaule n’est autre que son épouse, et les enfants qui se roulent sur le tapis sont le fruit de la plus fortunée des unions. Ne respirez-vous pas, messieurs, le parfum de satisfaction et d’ho
Insensiblement, Mme Fauvel s’était rapprochée, même elle avait quitté son fauteuil pour venir en occuper un autre, tout près du Paillasse.
– Voyez-vous, demandait à son voisin le mélancolique Polichinelle, ce qu’il dit être sur sa toile?
– Ma foi! non; et vous?
Le fait est que la toile, furieusement enluminée, ne représentait guère plus cela que n’importe quelle autre chose.
Le Paillasse, cependant, après avoir imité un roulement de tambour, reprenait en accélérant encore son débit:
– Tableau numéro deux!! Cette vieille dame assise devant une armoire à glace et qui de désespoir s’arrache les cheveux, particulièrement les blancs, la reco
C’est de la voix la plus tragique, et avec une physionomie à l’avenant, que le Paillasse prononça ces derniers mots.
Pendant cette tirade, il avait opéré une demi-conversion. Il se trouvait maintenant presque en face de la femme du banquier, et ne perdait pas un des mouvements de son visage.
– Vous êtes surpris, messieurs, poursuivait-il, je ne le suis pas. Le grand Bilboquet, mon maître, nous l’a révélé, le cœur n’a pas d’âge, et c’est sur les ruines que fleurissent les plus vigoureuses ravenelles. La malheureuse!… elle a cinquante ans et elle aime un adolescent! De là cette scène navrante et épilatoire qui est un grand enseignement!
– Vrai! murmurait un cuisinier de satin blanc, qui avait passé la soirée à débiter, sans succès, quantité de menus ; vrai, je le supposais plus amusant.
– Mais c’est dans l’intérieur de la loge, disait le Paillasse, qu’il faut voir les surprenants effets des fautes de la mandarine. Par moments, une lueur de raison éclaire son cerveau malade, et les manifestations de ses angoisses attendrissent les plus impitoyables. Entrez, et pour dix sous vous entendrez des sanglots tels que l’Odéon n’en ouït jamais en ses beaux jours. C’est qu’elle comprend l’inanité, la folie, le ridicule de sa passion, elle s’avoue qu’elle s’acharne à la poursuite d’un fantôme, elle sait trop que lui, radieux de jeunesse, ne peut l’aimer, elle, déjà vieille, cherchant en vain à retenir les restes d’une beauté flétrie. Elle sent que si parfois il murmure à son oreille d’amoureuses paroles, il ment. Elle devine qu’un jour ou l’autre son manteau lui restera dans la main.
Tout en débitant avec une volubilité extrême ce boniment, adressé en apparence au groupe qui l’entourait, le Paillasse ne quittait pas des yeux la femme du banquier.
Mais rien de ce qu’il avait dit n’avait semblé l’atteindre. À demi renversée sur son fauteuil, elle restait calme, son œil gardait sa clarté, même elle souriait doucement.
Ah ça! pensait le Paillasse un peu inquiet, aurais-je fait fausse route!
Si préoccupé qu’il fût, il aperçut cependant un nouvel auditeur, le doge M. de Clameran, qui, lui aussi, venait faire cercle.
– Au troisième tableau, continuait-il en faisant rouler les r , la vieille mandarine a do
Le Paillasse avait lieu d’en être satisfait.
Depuis un instant déjà, Mme Fauvel do
Une fois, elle avait essayé de se lever, de s’éloigner; mais ses forces la trahissant, elle restait clouée à son fauteuil, forcée d’entendre.
– Cependant, mesdames et messieurs, continuait le Paillasse, les plus riches écrins s’épuisent. Un jour vint où la mandarine n’eut plus rien à do
Il s’interrompit. Trois ou quatre de ses auditeurs avaient vu que Mme Fauvel était près de se trouver mal, et ils s’empressaient pour lui porter secours.