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Lorsqu’il avait parlé de l’abattement extraordinaire de M. André Fauvel, Raoul de Lagors n’avait rien exagéré.
Depuis le jour funeste, où, sur sa dénonciation, son caissier avait été arrêté, le banquier, cet homme actif jusqu’à la turbulence, en proie à la plus noire mélancolie, avait absolument cessé de s’occuper de ses affaires.
Lui, l’homme de la famille par excellence, il ne paraissait plus au milieu de sa famille qu’à l’heure des repas; il mangeait à la hâte quelques bouchées et aussitôt disparaissait.
Enfermé dans son cabinet, il faisait défendre sa porte. Ses traits contractés, son insouciance de toutes choses, ses continuelles distractions trahissaient les préoccupations d’une idée fixe ou l’empire tyra
Le jour de la mise en liberté de Prosper, sur les trois heures, M. Fauvel était comme de coutume assis à son bureau, les coudes sur la tablette, le front dans les mains, l’œil perdu dans le vide, lorsque son garçon de bureau entra précipitamment, l’air effaré.
– Monsieur, disait cet homme, c’est l’ancien caissier, monsieur Bertomy, qui est là avec un de ses parents; il veut vous voir absolument, vous parler.
Le banquier, sur ces mots, se dressa d’un bond, plus bouleversé que s’il eût vu la foudre tomber à trois pas de lui.
– Prosper! s’écria-t-il, d’une voix étranglée par la colère, comment, il ose…
Mais il comprit que devant son garçon de bureau il ne pouvait se laisser aller aux emportements de son caractère: il réussit à se dominer, et c’est d’une voix relativement calme qu’il ajouta:
– Faites entrer ces messieurs.
Si M. Verduret, ce gros homme à l’air jovial, avait compté sur un curieux et émouvant spectacle, son attente ne fut pas trompée.
Rien de terrible comme l’attitude de ces deux hommes mis en présence: le banquier rouge, le visage tuméfié comme s’il allait être frappé d’une attaque d’apoplexie; Prosper plus livide que le blessé qui vient de perdre sa dernière goutte de sang.
Immobiles, frémissants, séparés par trois pas, à peine, ils échangeaient des regards chargés d’une haine mortelle, prêts à se précipiter l’un sur l’autre.
Pendant une bo
À la fin, le silence devenant de plus en plus menaçant, il se décida à prendre la parole, s’adressant au banquier:
– Vous savez sans doute, monsieur, dit-il, que mon jeune parent vient d’être relâché?
– Oui, répondit M. Fauvel qui faisait, pour ne pas éclater, les plus louables efforts; oui, faute de preuves suffisantes.
– Précisément, monsieur; or ce considérant: «faute de preuves», relaté dans l’arrêt de non-lieu, perd si bien l’avenir de mon parent, qu’il est décidé à partir pour l’Amérique.
À cette déclaration, la physionomie de M. Fauvel changea brusquement. Ses traits se détendirent comme s’il eût été soulagé de quelque affreuse angoisse.
– Ah! il part, répéta-t-il à plusieurs reprises, il part!…
Il n’y avait pas à se méprendre à l’intonation. Le mot: «il part», ainsi prononcé, était une mortelle injure.
M. Verduret voulut ne rien remarquer.
– Il me paraît, reprit-il d’un ton léger, que la détermination de mon parent est raiso
Un sourire amer plissa les lèvres du banquier.
– Monsieur Bertomy, répliqua-t-il, pouvait s’épargner cette démarche pénible pour nous deux. Je n’avais rien à entendre, je n’ai rien à lui dire.
C’était un congé formel, et M. Verduret le comprenant ainsi, salua M. Fauvel et sortit en entraînant Prosper, qui n’avait pas prononcé une syllabe.
Dans la rue, seulement, le caissier recouvra la parole:
– Vous l’avez voulu, monsieur, fit-il d’une voix sourde, vous l’avez exigé, je vous ai suivi. Êtes-vous content? En suis-je plus avancé, d’avoir à ajouter cette humiliation sanglante à toutes les autres!
– Vous, non, répondit M. Verduret, moi, oui. Je ne pouvais arriver au banquier sans vous, et à cette heure je sais ce que j’avais intérêt à savoir: j’ai la certitude que monsieur André Fauvel n’est pour rien dans le vol.
– Oh! monsieur, objecta Prosper, on peut feindre.
– Sans doute, mais pas à ce point. Et ce n’est pas tout: j’avais besoin, pour mon projet ultérieur, de savoir si votre patron serait accessible à certains soupçons. Maintenant, je puis hardiment répondre: oui.
Prosper et son compagnon s’étaient arrêtés pour causer plus à l’aise, au coin de la rue Laffite, au milieu d’un vaste terrain devenu libre depuis de récentes démolitions.
M. Verduret paraissait inquiet, et tout en parlant, il détournait à tout moment la tête comme s’il eût attendu quelqu’un.
Bientôt, il laissa échapper une exclamation de satisfaction.
À l’extrémité de cette place improvisée, venait d’apparaître Cavaillon, il était tête nue, il courait.
Il était, tout à la fois, si pressé et si alarmé qu’il ne songea ni à féliciter son grand ami Prosper, ni même à lui serrer la main. Il s’adressa immédiatement à M. Verduret.
– Elles sont parties, dit-il.
– Depuis longtemps?
– Non, depuis un quart d’heure à peu près.
– Diable! fit M. Verduret, nous n’avons pas une minute à perdre, cela étant.
Et remettant à Cavaillon le billet qu’il avait écrit quelques heures plus tôt chez Prosper:
– Tenez, dit-il, faites-lui passer ceci et rentrez vite, qu’on ne s’aperçoive pas de votre absence; sortir sans chapeau est une imprudence qui peut do
Le petit Cavaillon ne se le fit pas répéter deux fois, et il partit en courant, comme il était venu. Prosper était stupéfait.
– Quoi! fit-il, vous co
– Il paraît, répondit M. Verduret avec un sourire. Mais ce n’est pas le moment de causer, arrivez, hâtons-nous!
– Où allons-nous encore?
– Vous le saurez; allons, des jambes, des jambes!…
Lui-même do
– Ah! voilà! disait-il, ce n’est pas en restant les deux pieds dans le même soulier qu’on gagne des prix à la course. Une piste trouvée, on ne doit plus prendre une minute de repos. Le sauvage qui dans ses forêts vierges a relevé le pied d’un e
Arrivé devant le numéro 81, M. Verduret s’interrompit et s’arrêta du même coup.
– C’est ici, dit-il à Prosper; entrons.
Ils montèrent et s’arrêtèrent au second étage, devant une porte ornée d’un écusson de cuivre sur lequel on lisait: Modes et confections .
Le long de l’huisserie pendait un cordon de so
C’était une femme qui ouvrait. Elle pouvait avoir une quarantaine d’a
Devant M. Verduret, cette femme s’était inclinée très bas, comme une protégée devant son protecteur.
Il répondit à peine au salut. Des yeux il interrogeait la femme. Son regard disait: «Eh bien?»
La femme inclina affirmativement la tête.
– Oui.
– Là, n’est-ce pas? fit M. Verduret à voix basse, en montrant une des portes.
– Non, répondit la femme sur le même ton, de l’autre côté, dans le petit salon.
M. Verduret, aussitôt, ouvrit la porte qui lui était indiquée, et doucement il poussa Prosper dans le petit salon, en murmurant à son oreille:
– Entrez… et du sang-froid.
Mais à quoi bon des recommandations. Au premier regard jeté dans cette pièce où on le poussait malgré lui, sans l’avoir averti de rien, Prosper jeta un grand cri: