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– Madeleine!…
C’était bien la nièce de M. Fauvel, en effet, belle, plus que jamais, de cette beauté calme et sereine qui impose l’admiration et commande le respect.
Debout, au milieu du salon, près d’une table couverte d’étoffes, elle disposait les plis d’une jupe de velours rouge lamé d’or, sans doute la jupe de son costume de fille d’ho
À la vue de Prosper, tout son sang afflua à son visage, ses beaux yeux se fermèrent à demi, comme si elle eût été près de s’évanouir, et les forces lui manquèrent à ce point qu’elle fut obligée de s’appuyer à la table pour ne pas tomber.
Madeleine n’était pas, et Prosper ne pouvait l’ignorer, de ces femmes fortes dont le cœur glacé laisse l’esprit toujours libre, qui ont des sensations, jamais un sentiment vrai, héroïnes de romans qui trouvent un expédient pour toutes les circonstances.
Âme tendre et rêveuse, elle devait aux particularités de sa vie une sensibilité exquise, presque maladive. Mais elle était fière, mais elle était incapable d’une transaction de conscience. Quand le devoir avait parlé, elle obéissait.
Sa défaillance ne dura qu’un moment, et bientôt ses yeux si tendres n’exprimèrent plus que la hauteur et le ressentiment. C’est d’une voix offensée qu’elle dit:
– Qui vous a fait si hardi, monsieur, d’oser épier mes démarches? Comment vous êtes-vous permis de me suivre, de pénétrer dans cette maison?
Certes, Prosper n’était pas coupable. Il eût voulu d’un mot expliquer tout ce qui s’était passé. L’impuissance où il était d’exprimer sa pensée lui fit garder le silence.
– Vous m’aviez juré, poursuivit Madeleine, sur l’ho
– Je l’avais juré, mademoiselle, mais…
Il s’arrêta.
– Oh! parlez!
– Tant d’événements sont survenus depuis ce jour que j’ai pu croire oublié, ne fût-ce que pour une heure, ce serment arraché à ma faiblesse. C’est au hasard, c’est, du moins, à une volonté qui n’est pas la mie
Jeté moins violemment hors du prévu, Prosper eût pu suivre dans les yeux de Madeleine, ces beaux yeux si longtemps arbitres de sa destinée, la trace des combats qui se livraient en elle.
C’est pourtant d’une voix assez ferme qu’elle reprit:
– Vous me co
– Une sœur! fit amèrement Prosper, oui, c’est bien là le mot prononcé le jour où vous m’avez ba
Madeleine essaya de l’interrompre d’un geste doux et suppliant; il ne la vit pas.
– Il y a un an de cela, poursuivait-il, et moins d’un mois après vous me rendiez ma parole et vous m’arrachiez la promesse de ne vous revoir jamais. Si je savais encore par quelle action, par quelle pensée j’ai pu vous déplaire? Mais vous n’avez rien daigné m’expliquer. Vous me chassiez, et pour vous obéir j’ai laissé croire que c’était moi qui volontairement m’éloignais. Vous m’avez dit qu’un invincible obstacle s’élevait entre nous, et je vous ai crue. Fou que j’étais! L’obstacle, c’est votre cœur, Madeleine. Pourtant, j’ai toujours conservé pieusement la médaille bénie… Elle ne m’a pas porté bonheur.
Plus immobile et plus blanche qu’une statue, Madeleine courbait le front sous cet orage d’une passion immense. De grosses larmes roulaient silencieuses le long de ses joues.
– Je vous avais dit d’oublier, murmura-t-elle.
– Oublier! reprit Prosper, révolté comme s’il eût entendu un blasphème, oublier! Eh! le puis-je? Est-ce qu’il est en mon pouvoir d’arrêter, par le seul effort de ma volonté, la circulation de mon sang? Ah! vous n’avez jamais aimé. Pour oublier, comme pour arrêter les battements de mon cœur, il n’est qu’un moyen… mourir.
Ce mot, ainsi prononcé, avec l’accent d’une résolution farouche, bouleversa Madeleine.
– Malheureux! s’écria-t-elle.
– Oui, malheureux! Plus malheureux mille fois que vous ne sauriez l’imaginer! Vous ne comprendrez jamais mes tortures, depuis un an que chaque matin il me faut pour ainsi dire apprendre mon malheur, et me dire: c’en est fait, elle ne m’aime plus! Que parlez-vous d’oubli! Je l’ai cherché au fond des coupes empoiso
– Je vous défends de prononcer ce mot.
– On n’a rien à défendre à celui qu’on n’aime plus, Madeleine, ne le savez-vous pas?
D’un geste impérieux, Madeleine l’interrompit, comme si elle eût voulu parler, et, qui sait? tout expliquer, se disculper.
Mais une réflexion soudaine l’arrêta; elle eut un mouvement désespéré et s’écria:
– Mon Dieu! c’est trop souffrir!
Prosper parut se méprendre au sens de cette exclamation.
– Votre pitié vient trop tard, reprit-il avec une déchirante résignation. Il n’est plus de bonheur possible pour celui qui, comme moi, a entrevu des félicités divines. Rien ne saurait m’attacher à la vie. Vous avez tué en moi les plus saintes croyances; je sors de prison déshonoré par mes e
– Prosper, mon ami, mon frère, si vous saviez…
– Je ne sais qu’une chose, Madeleine, c’est que vous m’avez aimé, c’est que vous ne m’aimez plus, c’est que moi je vous aime!
Il se tut. Il espérait une réponse. Elle ne vint pas.
Mais tout à coup le silence fut troublé par un sanglot étouffé.
C’était la femme de chambre de Madeleine qui, assise près de la cheminée du petit salon, pleurait.
Madeleine l’avait oubliée; Prosper en entrant, ébloui, stupéfié, ne l’avait pas aperçue.
Il la regarda.
Cette jeune fille, vêtue comme les femmes de chambre des maisons aisées, c’était, il n’y avait pas à s’y tromper, c’était Nina Gypsy.
Si violente fut la commotion que ressentit Prosper, qu’il n’eut ni une exclamation, ni même une parole.
L’horreur de la situation l’épouvanta. Il était là, entre les deux femmes qui avaient décidé de sa vie, entre Madeleine, la fière héritière qu’il adorait et qui le repoussait, et Nina Gypsy, la pauvre fille qui l’aimait et qu’il dédaignait.
Et elle avait tout entendu, cette malheureuse Gypsy, elle avait vu la passion de son amant pour une autre déborder en affreux regrets et en menaces insensées.
Par ce qu’il souffrait, Prosper comprit ce qu’elle avait dû souffrir. Car elle était atteinte, non seulement dans le présent, mais encore dans le passé. Quelles ne devaient pas être son humiliation et sa colère, en apprenant le rôle misérable que l’amour de Prosper lui avait imposé.
Et il s’éto
Madeleine, cependant, depuis que Prosper gardait le silence, avait réussi, à force d’énergie, à reprendre les apparences du calme.
Lentement, avec des mouvements dont elle paraissait à peine avoir conscience, elle avait repris son manteau déposé sur le canapé.
Lorsqu’elle fut prête à se retirer, elle s’approcha de Prosper.
– Pourquoi êtes-vous venu? dit-elle. Vous et moi nous avons besoin de tout notre courage. Vous êtes malheureux, Prosper, je suis plus malheureuse que vous. Vous avez le droit de vous plaindre; je n’ai pas, moi, le droit de laisser voir une larme, et quand mon cœur est déchiré, je dois encore sourire. Vous pouvez demander des consolations à un ami, je ne puis, moi, avoir d’autre confident que Dieu.
Prosper essaya de balbutier une réponse; les paroles expirèrent sur ses lèvres; il étouffait.
– Je veux bien vous le dire, poursuivit Madeleine, je n’ai rien oublié. Oh! que cette certitude ne vous rende aucune espérance; il n’est pas d’avenir pour nous. Si vous m’aimez, vous vivrez. Vous n’aurez pas la barbarie d’ajouter à mes tortures la douleur de votre mort. Un jour viendra peut-être où il me sera permis de me justifier… et maintenant, ô mon frère, ô mon unique ami, adieu, adieu!…