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TROISIÈME JOURNÉE
HR se réveille dans une chambre inco
Dans le grand miroir biseauté de l'armoire apparaît le reflet de la porte qui do
L'évocation d'un éventuel docteur à son chevet déclenche tout à coup dans le cerveau troublé de HR un bref souvenir, fragmentaire et fragile, de son passé immédiat. Un homme au crâne dégarni, avec la barbiche de Lénine et des lunettes d'acier très étroites, qui tenait un bloc-notes et un stylo, était assis sur une chaise au pied du matelas, tandis que lui-même les yeux au plafond parlait d'abondance, mais d'une voix rauque, méco
A un moment, ce faux HR dont le visage demeurait bien identifiable malgré sa moustache, artificielle sans aucun doute, s'est incliné vers le médecin greffier pour lui parler à l'oreille, tout en lui montrant quelque chose sur une liasse de feuilles manuscrites… L'image se fige durant quelques secondes dans l'incontestable densité du réel, pour se défaire aussitôt avec une rapidité déconcertante. Une minute à peine plus tard, toute la séquence a disparu, dissoute dans les brumes, fantomatique, totalement invraisemblable. Sans doute n'y avait-il là que les résidus flottants d'un morceau de rêve.
Gigi porte aujourd'hui une petite robe d'écolière bleu marine, très plaisante bien qu'évoquant le costume austère des pensions religieuses, avec sa courte jupe plissée, ses socquettes blanches et son col claudine. Et voici qu'elle s'avance à présent d'un pas décidé mais gracieux vers l'armoire à glace, comme si elle venait de découvrir son ouverture intempestive (ou bien dorénavant inutile?). D'un geste ferme, elle en clôt le battant, dont les charnières mal huilées grincent longuement. HR feint d'être réveillé en sursaut par ce bruit; il rajuste à la hâte les boutons du pyjama étranger qu'on lui a fait revêtir (qui? quand? pourquoi?) et se dresse sur son séant. D'un air aussi dégagé que possible, en dépit d'une incertitude persistante concernant le lieu exact où il se trouve et les raisons qui l'ont conduit à dormir là, il dit: «Bonjour, petite!»
L'adolescente ne répond que par un léger hochement de tête. Elle semble préoccupée, mécontente peut-être. En fait, son comportement tranche à tel point sur celui de la veille (mais était-ce la veille?) que l'on croirait avoir affaire à une autre fillette, toutefois physiquement identique à la première. Le voyageur décontenancé risque une question neutre, et prononcée sur un ton indifférent:
«Tu pars pour l'école?
– Non, pourquoi? s'éto
– Comme tu voudras… Je disais ça à cause du costume.
– Qu'est-ce qu'il a, mon costume? C'est ma tenue de travail!… D'ailleurs, on ne va pas à l'école en pleine nuit.»
Tandis que Gigi se contemple avec sérieux dans la glace de l'armoire, passant en revue d'une manière méthodique toute sa perso
«Quel genre de travail?
– Entraîneuse.
– A ton âge? Avec cette robe-là?
– Il n'y a pas d'âge pour entraîner, vous devriez le savoir, monsieur le Français… Quant au genre de la robe, il est obligatoire dans le bar dancing où je suis serveuse (entre autres choses)… Ça rappelle leur famille absente aux officiers d'occupation!»
HR s'est tourné vers la prometteuse nymphe en herbe, qui en profite pour souligner l'ironie de son commentaire par un clin d' œil grivois, derrière la mèche folle lui barrant une pommette et l'arcade sourcilière. Sa mimique indécente apparaît d'autant plus suggestive que la jeune demoiselle a retroussé jusqu'à la taille son ample jupe aux plis creux bien repassés, afin de rajuster devant la glace sa petite culotte un peu trop lâche, en veillant d'ailleurs à ne pas y faire disparaître les menus bâillements appropriés. Ses jambes nues sont lisses et bronzées jusqu'en haut des cuisses comme si l'on était toujours en plein été, à la plage. Il dit:
«Qui est ce W, dont on m'a prêté le pyjama?
– Eh bien, c'est Walther, évidemment!
– Qui est Walther?
– Walther von Brücke, mon demi-frère, celui que vous avez vu hier sur une photo de vacances au bord de la mer, dans le salon du rez-de-chaussée.
– Il habite donc ici?
– Non, non! Dieu soit loué! La maison était vide et fermée depuis longtemps, quand 10 s'y est installée, fin 46. Cet âne de Walther a dû se faire tuer en héros sur le front russe, pendant la retraite allemande [11] . Ou bien il croupit dans un camp, au fin fond de la Sibérie.
Gigi, qui a rouvert pendant ce temps la porte grinçante de la grosse armoire, dont la moitié seulement est aménagée en penderie, fouille maintenant avec une espèce de rage parmi les vêtements, lingeries ou colifichets accumulés en un inextricable fouillis sur les étagères, à la recherche semble-t-il d'un petit objet qu'elle ne retrouve pas. Une ceinture? Un mouchoir? Un bijou de pacotille? Dans son énervement, elle fait choir sur le sol un fin soulier noir à haut talon dont l'empeigne triangulaire est entièrement recouverte d'écailles bleues métallisées. HR lui demande si elle a perdu quelque chose, mais elle ne daigne pas répondre. Elle doit pourtant avoir mis la main sur ce qu'elle cherchait, un accessoire fort discret dont il ne parvient pas à saisir la nature, alors qu'elle referme l'armoire et se retourne vers lui avec soudain son premier sourire. Il dit:
«Si je comprends bien, j'occupe votre chambre?
– Non. Pas vraiment. Tu as vu la taille des lits! Mais c'est le seul miroir de la maison où l'on peut se voir en pied… Et puis, ça a été ma chambre, autrefois… depuis ma naissance, ou à peu près, jusqu'en 1940… J'avais cinq ans. Je jouais à me dédoubler, à cause des deux lits et des deux cuvettes. Certains jours j'étais W, et d'autres fois j'étais M. Quoique jumeaux, ils devaient être tout à fait différents l'un de l'autre. Je leur inventais des habitudes bien distinctes, des caractères très marqués, des manies perso
– Qu'est devenu M?
– Rien. Markus von Brücke est mort en bas âge… Tu ne veux pas que j'ouvre les rideaux?
– Quel intérêt? Vous disiez qu'il fait nuit noire.
– Aucune importance. Tu vas voir! De toute façon, il n'y a pas de fenêtre…»
Ayant retrouvé sans motif évident toute son exubérance juvénile, l'adolescente franchit en trois bonds élastiques, sur le matelas aux rayures bleues consacrées par l'usage, la distance qui sépare l'armoire à glace des rideaux rouges étroitement clos, dont elle fait coulisser à deux mains d'un seul élan, sur leur barre métallique dorée, les a
Cette paroi, en effet, ne comporte aucune espèce de baie ou fenêtre à l'ancie
[11] Note 10 – Désagréable avec ses collègues, comme à chaque fois qu'elle en a l'occasion, notre délicieuse petite pute en fleur ment ici avec son effronterie coutumière. Et, qui plus est, pour le seul plaisir gratuit de mentir, car aucune directive du Service ne comportait assurément ce genre de précision absurde, dont la réfutation serait d'ailleurs par trop facile.